MELANGES TIRES D’UNE PETITE BIBLIOTHEQUE (8)

HUYSMANS ET STOCK

DANS LE STRESS DES DERNIERES EPREUVES

David Spurr et moi sommes en train de porter les dernières corrections avant maquettage à notre Frankenstein, créé des ténèbres, le catalogue de l’exposition éponyme, à l’affiche à la Fondation Bodmer ce printemps. Le planning est tenu, la collaboration avec les Editions Gallimard est idyllique, mais nul doute qu’il y aura tout de même quelques petites sueurs de dernière minute durant les relectures d’épreuves ! Cette dernière ligne droite réserve presque toujours des surprises et occasionne des montées d’adrénaline avant que n’arrive l’instant libérateur : la réception du livre achevé.

 Et il en est ainsi, même pour les grands auteurs, depuis les débuts de l’imprimerie. Pour illustrer mon propos, voici le cas d’un roman de Huysmans, En Route, dont j’ai pu acquérir il y a quatre ans les épreuves finales, comportant à la fois les interventions de l’auteur et de son éditeur, avec des instructions au troisième larron : l’imprimeur. Le tout compose un dialogue à trois parfois cocasse, avec un but commun : que l’ouvrage sorte à temps et sans coquilles !!! Partons donc un instant vers cette fin de l’année 1894, il y a un peu plus de 120 ans…

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I. L’élaboration difficile d’un « roman blanc » : En Route

Quatre ans après son célèbre Là-Bas, « roman noir » d’une plongée dans le monde du satanisme, Huysmans avait voulu mettre à nouveau en scène son double littéraire, Durtal, mais cette fois dans un « roman blanc », récit d’une rédemption. Comme son créateur, Durtal allait vivre une crise mystique qui devait déboucher sur son retour dans le giron de l’Eglise catholique. L’histoire de ce double cheminement, à la fois littéraire et autobiographique, est donc au cœur du roman En Route, dont les épreuves successives (ici les troisièmes et dernières) témoignent, par leurs nombreuses corrections, des errements et des hésitations de l’auteur dans ce tournant de sa carrière. Explorant l’univers de la mystique chrétienne, le roman En Route, récit du lent et douloureux retour de Durtal (et de Huysmans) vers la foi catholique, connut une genèse tout aussi difficile, dès 1892 : « Je travaille avec dégoût – et j’ai de fortes envies de tout foutre au feu, car ça me paraît bien médiocre ce que j’écris pour l’instant ». Selon sa correspondance avec son éditeur Pierre-Victor Stock (1861-1943) (le seul éditeur de Huysmans depuis que Léon Bloy les avait rapprochés), le romancier aurait remis son manuscrit durant la seconde quinzaine de septembre 1894. Il passa ensuite son mois de décembre à corriger abondamment les épreuves[1], remaniant et précisant son texte jusque sur le troisième jeu, comme dans cette énumération très bibliophilique des lectures pieuses emportées par Durtal dans sa retraite (pp. 200-201).

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Pour Huysmans, la question épineuse avait été de trouver le ton juste, sans céder au mysticisme. Aussi avait-il tenté un « style gris », sec et sobre, bien en adéquation finalement avec son sujet. Les jeux d’épreuves corrigées témoignent des hésitations persistantes du romancier, ajustant sans trêve son texte par de subtiles et ténues modifications : dans ces troisièmes et ultimes épreuves, Huysmans éliminait ou au contraire introduisait quelques familiarités (« un mot cru dans une pensée délicate », disait-il à François Coppée), tout en veillant avec soin à supprimer tout terme sentant encore trop le registre dévot. Mais les termes mystiques demandent parfois d’être pesés à plusieurs reprises : sur cette p. 324, le « mariage céleste » disparaît, alors que « la Divinité » se voit remplacée par un plus déiste « céleste Infinité », encore transformé en un exalté « suradorable Infinité » (p. 324).

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 II. Le trio auteur / éditeur / imprimeur dans le stress du bouclage

 Ce jeu d’épreuves met aussi en lumière les relations entre Huysmans et son éditeur. En tête de chacun des premières pages des liasses, une note du romancier réclamait à Stock un ultime jeu de contrôle, avec réponse pour bonne forme de l’éditeur. Ces échanges laissent apparaître quelques tensions entre les deux hommes, par ailleurs amis. Huysmans réclama pour finir une présentation en feuilles et non plus en pages recto-verso. Demande acceptée, non sans une note lapidaire de Stock : « Pourquoi ne l’avoir pas fait de suite ? V. Stock » (p. 293). Et plus, suite à la même demande du romancier : « Pourquoi toujours les 3es ép. en pages ? Cela nous oblige à en reprendre une 4e V. Stock» (p. 307).

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L’étape finale de ces épreuves était l’atelier de l’imprimeur et ce va-et-vient continuel de corrections et de nouveaux tirages à relire, en s’éternisant, créait aussi quelques frictions avec le typographe. L’imprimeur dijonnais employé par Stock, Darantière, se trouva donc lui aussi pris à partie par Huysmans : « Darantière se fiche-t-il de nous, à la fin ? Voilà une semaine qu’il n’envoie plus d’épreuves » (lettre à P.-V. Stock du 5 décembre 1894). Stock lui-même se laissa aller à quelque humeur, dans une marge des épreuves retournées : « 16-1-95. Une nouvelle épreuve et veillez bien aux corrections qui sont faites en dépit du bon sens.Vous faites les corrections indiquées, mais vous laissez la moitié des mots supprimés. P.-V. Stock ».

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La plupart des corrections, notes, modifications et remarques indiquées sur ce dernier jeu seront finalement bien prises en compte pour l’édition imprimée (sortie en librairie le 23 février 1895, avec un tirage de tête de 12 Japon et 50 Hollande), mais on relève quelques intéressantes variantes demeurées inédites par rapport au texte final. Quant au sort ultérieur de ce mince jeu d’épreuves, j’ai pu le retracer de manière assez précise : conservé dans la bibliothèque du Dr. Lucien-Graux en compagnie des deux premiers jeux d’épreuves, il passa ensuite dans deux grandes collections consacrées aux auteurs français du XIXe siècle : celle de « Mme D. » et surtout celle du colonel Sicklès. Lors d’une vente ultérieure, le prof. Dominique Millet avait pu examiner ces épreuves et en donner une analyse détaillée dans son édition du roman parue en 1996.

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Description : Joris-Karl Huysmans (1848-1907), En Route, troisièmes épreuves corrigées, in-8°, [pp. 192-341 et 357-372], en plusieurs jeux d’épreuves reliés à la suite. Demi-reliure de maroquin noir à coins, dos lisse, titre doré, non rogné (René Aussourd). La pagination est continue pour les 5 premiers jeux (pp. 197 à 341), puis, après une lacune (?), reprise de la p. 357 à 372 en pages recto uniquement comme demandé par Huysmans.

Provenance : Dr. Lucien-Graux (1878-1944, médecin, bibliophile et résistant) (ex-libris doré sur maroquin noir ; cat. vente, 9e partie, Paris, 26 juin 1959, n° 130) ; Mme D. (vente « Poètes et romanciers – Editions originales et autographes », Paris, Drouot, 23-24 avril 1975, n° 174) ; colonel Daniel Sickles (1904-1989) (cat. vente, XVe partie, Paris, Drouot, 18-19 nov. 1993, n° 6436) ; [vente « Autographes et livres anciens et modernes », Drouot, 13 juin 1994, exp. J. Vidal-Mégret et D. Gomez] ; Librairie Walden (Hervé Valentin, Paris, 2011).

Bibliographie :

  • Joris-Karl Huysmans, En Route, éd. par Dominique Millet, Paris, Gallimard/Folio, 1996 (notamment pp. 562-567).
  • Marc Smeets, Huysmans, l’inchangé – Histoire d’une conversion, Amsterdam / New-York, Rodopi, 2003.
  • Notice sur le site de l’exposition Le Lecteur à l’œuvre (Fondation Martin Bodmer, 2013) : http://lelecteuraloeuvre.boocs.ch/main.php?id=1_9

[1] Reliées en maroquin bleu par Marius Michel, les premières et deuxièmes épreuves d’En Route avaient également appartenu à la collection Lucien-Graux (3e vente, 1956, n°17, 25’000 frs.). Je n’ai pas réussi à en retrouver une trace ultérieure en vente publique ou catalogue de libraire.

Publié dans : 1/ Bibliophilie, Autographes, XIXe siècle | le 23 janvier, 2016 |Pas de Commentaires »

ROMANA MONETA (7)

OTHON, L’EMPEREUR DONT LA MORT EXCUSA LA VIE

Ah, voilà un zèbre pas facile à trouver, mais il est enfin arrivé sur mes plateaux, sous la forme d’un joli denier d’argent en provenance directe de Zürich ! Ça ne m’étonne d’ailleurs qu’à moitié : sous ses dehors proprets, cette ville n’a-t-elle pas eu longtemps (du moins en Suisse) une réputation quelque peu sulfureuse, en raison de certaines populations nocturnes interlopes (sexe, drogue et re-sexe) ? Nul doute que cette ambiance aurait parfaitement plu et convenu à cette bonne vieille crapule d’Othon ! Du moins dans sa jeunesse, car l’exercice du pouvoir, contrairement à bien des souverains, devait le bonifier. Revenons rapidement sur les étapes de son parcours étonnant, occasion aussi de retracer cette terrible première « Année des Quatre Empereurs », l’année 69 (qui, à défaut d’être érotique, ébranla l’Empire).

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Denier d’Othon[1]

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I. Un jeune homme mauvais sous tous rapports

D’origine étrusque et de rang équestre, la famille Otho avait atteint les marches du pouvoir grâce au grand-père du futur empereur, Marcus Slavius Otho, devenu proche de Livie (la puissante épouse d’Auguste) et bombardé sénateur grâce à cette protection. Une génération plus tard, Licius Otho, père de « notre » Othon, fut désigné consul en 33, avec pour collègue un certain Galba (une cruelle ironie de l’histoire, nous le verrons plus loin). Ce Lucius fit une brillante carrière sous Tibère, Caligula et Claude (qu’il sauva d’un complot d’assassinat). Bref, c’est dans une des premières familles de l’Empire que Marcus Salvius Otho, plus connu dans l’Histoire sous le simple nom d’Othon, vit le jour en 32. D’après ses principaux biographes (à savoir Suétone, dans les Vies des douze Césars [livre VII], et Plutarque, dans Les Vies parallèles [livre XVII]), Othon se montra un jeune garçon fort indiscipliné, obtenant de ses précepteurs plus de coups de badine que de leçons. Adolescent précoce, il mit un point d’honneur à découcher toutes les nuits ou presque pour aller se livrer, avec des camarades de la jeunesse dorée, aux pires débauches que l’Urbs, prodigue en la matière, pouvait fournir.

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Durant sa jeunesse dissipée, Othon devait un peu ressembler au personnage de Gracchus Quiquilfus dans l’album d’Astérix, Les Lauriers de César !

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 II. Un maître décadent à la cour de Néron

De tels mérites ne pouvaient que s’épanouir sous le règne de Néron. Pour approcher l’empereur, le fringant Othon se serait glissé dans le lit d’une servante du palais, vieille et décatie, mais ayant accès à l’entourage immédiat du souverain… A vrai dire, cette réputation de gigolo à boniche a sans doute été fabriquée de toutes pièces (un jeune et riche patricien comme Othon avait bien d’autres moyens d’approcher Néron), mais elle en dit long sur le peu de moralité prêté au jeune homme. Devenu un proche de l’empereur, on le décrit comme son compagnon de débauche. Certains auteurs antiques prétendent même qu’il fut son maître ès turpitudes, l’accusant d’avoir initié son maître à une bisexualité débridée. Ce qui est sûr, c’est que Néron découvrit les bas-fonds de Rome grâce à Othon, qui courait la gueuse avec frénésie dans tous les bordels possibles. Il compensait un physique peu gracieux par des coquetteries qui faisaient blêmir les sévères tenants des antiques mœurs romaines :

« Il était de petite taille, mal planté sur ses pieds, avec des jambes cagneuses ; [mais] il avait des coquetteries presque féminines, car il se faisait épiler et, comme ses cheveux étaient rares, il portait une perruque si bien faite et si exactement ajustée que nul ne s’en apercevait ; bien plus, il se rasait tous les jours et s’appliquait ensuite sur le visage de la mie de pain mouillée, habitude qu’il avait prise dès sa première pousse de barbe, afin de ne jamais en avoir » (Suétone)

La confiance de Néron pour son ami/amant était telle qu’il confia à Othon sa maîtresse Poppée, lui demandant de l’épouser et de la garder sous le coude, le temps pour lui de se débarrasser à la fois de sa mère (la dure à cuire Agrippine) et de sa « légitime » (la malheureuse Octavie, fille de l’empereur Claude). Mais une fois ces petites opérations familiales accomplies, Néron eut bien du mal à récupérer la femme de ses rêves : Othon, préfigurant les banquiers helvètes des années (19)50, ne voulait pas rétrocéder le « dépôt » fait en toute confiance. S’était-il sincèrement pris au jeu du mari aimant ou, plus cyniquement, souhaitait-il faire monter les enchères des contreparties ? Les historiens n’ont pas tranché. Toujours est-il qu’il osa refuser sa porte aux envoyés de l’empereur, lequel dut se déplacer en personne pour tambouriner sur l’huis. Néron, c’était un peu comme Poutine aujourd’hui : on pouvait l’énerver, mais il fallait une bonne mutuelle. Othon aurait pu laisser la vie à ce petit jeu, mais il faut croire qu’il n’avait pas totalement épuisé son crédit : il écopa de la peine minimale, l’exil. Dès son mariage cassé et celui de Néron et de Poppée célébré, en 59, Othon fut expédié en Lusitanie pour y jouer les gouverneurs, avec interdiction de reparaître à Rome.

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Denier de Néron

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III. Gouverneur de province, mais toujours rebelle

Néron ne semblait pas se faire grande illusion sur les compétences administratives de son ancien ami, puisqu’il l’envoya dans ce trou perdu « sous prétexte de gouverner la province » (selon Tacite, Histoires, I, 13). Mais il avait tort : Othon se fit parfaitement à la morue et se révéla même, à l’usage du pouvoir, un très capable administrateur. Même le sévère Tacite dut reconnaître sa capacité à gérer son territoire « avec bonté », un jugement confirmé par Suétone : « Il administra sa province pendant dix ans en qualité de questeur, avec une modération et un désintéressement remarquable » (portrait qui, en creux, en dit long sur les pratiques coutumières des autres gouverneurs, qui ressemblaient souvent à des sangsues géantes, tyranniques et corrompues). Il faut dire qu’Othon avait été à bonne école, et ce à double titre : d’un côté, sa famille de grands commis d’Etat, toute entière dévouée à la gestion de la res publica, lui avait fourni un modèle d’élite ; de l’autre, sa fréquentation des bordels, des bas-fonds et de la cour néronienne avait dû lui aiguiser férocement le regard sur la nature humaine et ses travers…

Fin 67, en Gaule, un gouverneur de province, Caius Julius Vindex, souleva ses légions dans une révolte contre la tyrannie de Néron, appelant à la rescousse les légions d’Espagne, menées par un vieux sage unanimement respecté : Galba. Après avoir tergiversé, ce dernier rallia la cause rebelle et en devint le chef l’année suivante, lorsque Vindex fut écrasé par les troupes loyalistes près de Besançon. Othon accompagna le mouvement, soi-disant pour venger l’humiliation reçue dans l’affaire Popée. En réalité, et de manière plus pragmatique, il n’avait sans doute pas le choix… Dans sa lointaine province lusitanienne, isolé de Rome par les troupes rebelles, faire acte de loyauté était impossible et cela ne lui aurait sans doute rien rapporté : son nom aurait été parmi les premiers sur les listes de proscription, en cas de victoire de Néron. Mieux valait jouer son va-tout sur Galba, d’autant que celui-ci, âgé, n’avait pas d’héritier : Othon pouvait donc passer pour le dauphin légitime, à une marche près du trône.

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Denier de Galba

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 IV. Héritier du trône ? Oui, oui … mais non !

Bon calcul ! Après le suicide de Néron (9 juin 68) et l’extinction de la lignée julio-claudienne, Galba fut acclamé empereur par les légions et les troupes prétoriennes, Othon en coulisse. L’enthousiasme chuta vite devant l’avarice âpre et les erreurs séniles du nouveau César, qui parvint à se mettre à dos ses anciens partisans et la population romaine en un temps record. Tacite a accusé Othon d’avoir sapé le pouvoir du nouvel empereur en se faisant bien voir des militaires (avec des largesses qui vidèrent d’ailleurs ses finances personnelles), mais cela n’est pas du tout certain : le jeune prétendant avait du temps devant lui et nul besoin d’accélérer la succession. C’est du moins ce qu’il croyait ! En janvier 69, devant les rumeurs de soulèvement des légions de Germanie, Galba décida de légitimer son successeur : il désigna Oth…, ah non, ce fut finalement le jeune Pison, jeune oison de bonne et antique famille patricienne romaine !

Dire qu’Othon fut déçu est un chouia en dessous de la réalité ! Après avoir tout sacrifié pour soutenir la cause de Galba, il se voyait à deux doigts de tout perdre. Par chance, il venait d’engranger un providentiel pot-de-vin d’un million de sesterces, qu’il mit à contribution pour gagner à sa cause les prétoriens. Coup de chance, ces derniers l’avaient très mauvaise, depuis que Galba leur avait refusé un donativum (prime), en leur assenant : « J’ai coutume d’enrôler les soldats, pas de les acheter ». Ouh, mauvaise réponse, faut pas jouer avec les acquis sociaux, surtout quand les fonctionnaires en question sont équipés de glaives ! Le 15 janvier 69, sortant du palais impérial sous prétexte d’un séjour à la campagne, Othon gagna le camp de la garde prétorienne et s’y fit reconnaitre empereur, promettant aux soldats et à la foule tout ce qu’on voulait (pour l’heure, cela ne lui coûtait rien : il était ruiné !). Quelques heures plus tard, Galba et Pison étaient massacrés dans l’allégresse.

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 V.  Précarité de l’emploi : un CDD de trois mois … comme empereur

Ayant pris en mains les rênes de l’Empire, Othon se montra à nouveau bon administrateur et surtout très habile politique. Soucieux de s’assurer sinon la loyauté, du moins la sympathie des prétoriens et du peuple, il se livra à une réhabilitation totale de son ancien ami Néron, levant la damnatio memoriae, redressant ses statues et faisant poursuivre les travaux de la luxueuse « Maison dorée » du défunt empereur (avec le débloquement d’un crédit de 50 millions de sesterces tout de même : une politique de prestige est toujours bienvenue pour épater le badaud et puis quand le bâtiment va…). En effet, il ne faut pas oublier que Néron, honni par le Sénat et l’aristocratie, était en revanche adulé par la plèbe : Othon, parfait « communicant », souhaitait récupérer ce « capital sympathie » (pour reprendre le jargon actuel des attachés de cabinet). Aussi, comme le rapporte Suétone, « la populace l’appela Néron et, lui, il ne fit rien pour s’y opposer ». Par ailleurs, pour amadouer le brillant général Vespasien (qui réprimait pour l’heure quelque révolte juive), il rétablit dans ses fonctions de préfet de Rome, Flavius Sabinus, frère du militaire.

Mais ces tours de passe-passe ne marchèrent pas avec tous les tribuns et toutes les légions. Celles de Germanie, qui avaient écrasé Vindex, se trouvèrent injustement exclues du gros gâteau des donativi et proclamèrent empereur leur général, l’obèse Vitellius. Ces troupes, les plus aguerries de tout l’Empire, fondirent sur l’Italie à marche forcée, passant à la fois par le col du Grand-Saint-Bernard et par celui du Mont-Genèvre. Othon dut quitter Rome dès le 14 mars 69 pour se porter à leur rencontre. Les forces en présence étaient à peu près équilibrées, mais le conseiller militaire d’Othon, le général Suetonius Paulinus, lui conseilla d’attendre le renfort des légions danubiennes fidèles à sa cause, afin d’écraser plus sûrement les troupes rebelles. Othon refusa d’attendre, avec un argument étonnant : il préférait régler au plus vite ce soulèvement, afin d’éviter le pourrissement du conflit et l’enlisement de la péninsule italienne dans les affres de la guerre civile.

De fait, les premiers événements semblèrent donner raison à Othon : ses troupes  remportèrent les deux premières batailles, sans qu’elles soient pour autant décisives. Mais le sort des armes finit par tourner. Le 14 avril 69, la troisième bataille, dite de Bedriacum (aujourd’hui Canneto sull’Oglio, en Lombardie), fut en revanche déterminante. Les 50’000 hommes d’Othon (Legio I Adiutrix et Legio XI Claudia) furent surpris en terrain découvert par les 70’000 soldats menés par Vitellius et ses fringants généraux (Legio I Italica et Legio V Alaudae). L’affrontement tourna au carnage total et, à la fin de ce combat fratricide, pas moins de 40’000 hommes restaient sur le terrain. Le spectacle ne parvint toutefois pas à couper l’appétit de ce glouton de Vitellius qui aurait affirmé, devant les corps en décomposition : « Le cadavre d’un ennemi sent toujours bon, surtout celui d’un concitoyen » (dixit Suétone).

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Denier de Vitellius

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VI. Une fin digne d’un héros grec (ou romain)

La grandeur, dans toute cette boucherie, c’est du côté d’Othon le débauché, le fornicateur, le maquereau, le mari complaisant, le corrompu, le corrupteur, le régicide, qu’il faudra aller la chercher. Eh oui, c’est par son comportement dans la défaite et par sa mort que ce damné va gagner la rédemption et trouver la grâce auprès des historiens et de la postérité. Ni Galba, ni encore moins Vitellius auront cette chance parmi les trois autres souverains malchanceux de cette « Année des Quatre Empereurs » !

Battu, Othon n’était pourtant pas perdu. Il possédait encore de nombreuses légions en réserve, en Italie du sud, dans la région du Danube et en Orient. Lui-même pouvait faire retraite vers Rome, réorganiser ses troupes et repartir à l’assaut. Il le pouvait, il ne le voulut pas, et pour de nobles raisons. Suétone a laissé un témoignage digne de foi, tenu de son propre géniteur : « Mon père, Suétone Lénis, servait dans la treizième légion en qualité de tribun augusticlave. Il disait souvent qu’Othon, n’étant que simple particulier, avait tant de dégoût pour la guerre civile, qu’un jour, à table, entendant parler de la mort de Cassius et Brutus, il en fut écœuré, et qu’il n’aurait pas attaqué Galba s’il avait cru devoir provoquer un combat ». Il avait voulu forcer le destin par une bataille décisive ; celle-ci perdue, il jugeait bon de supprimer la source du conflit avec sa personne, donnant ainsi un exemple à tous les dirigeants à venir. Ayant donc décidé de se supprimer pour étouffer la guerre civile, il « exhorta son frère, le fils de son frère et chacun de ses amis à prendre le parti qui leur semblerait le plus convenable. Ensuite, il les serra contre son cœur, les embrassa, et enfin, il les renvoya tous. Puis, se retirant à l’écart, il écrivit deux lettres, l’une à sa sœur pour la consoler, l’autre à Statilia Messalina, la veuve de Néron, qu’il avait voulu épouser. Il lui recommanda le soin de ses funérailles et de sa mémoire. Ensuite il brûla toutes ses lettres afin de ne mettre en danger personne ou d’être à l’origine de motifs d’accusation quelconques, et distribua à ses serviteurs l’argent comptant qu’il avait à sa disposition. [Alors que certains étaient déjà pris à partie comme déserteurs il déclara :] « Ajoutons encore cette nuit à ma vie ». Telles furent ses propres paroles et il défendit que l’on fît du mal à personne. Son appartement resta ouvert jusqu’au soir, et il reçut tous ceux qui voulaient le voir. Il but ensuite de l’eau fraïche pour étancher sa soif, prit deux poignards, dont il essaya les pointes, en glissa un sous son oreiller, et, après avoir fermé sa porte, s’endormit d’un sommeil profond. [Le 16 avril 69,] il s’éveilla au point du jour et se tua d’un seul coup de poignard au-dessous du sein gauche. On accourut dans sa chambre au premier cri qu’il proféra, et il expira tantôt dissimulant, tantôt découvrant sa plaie » (Suétone). Plutarque parle pour sa part d’une épée plantée dans l’estomac, mais bon, à ce détail près, le résultat fut le même.

Là où les sources antiques s’accordent totalement, c’est au sujet de la vénération qui suivit ce trépas. « Tous ses serviteurs se mirent aussitôt à crier, et bientôt, tout le camp et toute la ville retentirent de pleurs. Les soldats aussi, accourus à grand bruit à la porte de sa demeure, se prirent à pleurer à chaudes larmes, se disant entre eux qu’ils n’étaient que des lâches pour avoir si mal protégé leur empereur contre lui-même et n’avoir pas pu empêcher qu’il se tuât pour eux. C’est ainsi qu’il n’y en eut pas un seul qui s’éloignât de son corps, bien que l’ennemi se rapprochât dangereusement. Au contraire, ils l’enveloppèrent pieusement dans un linceul, construisirent un bûcher, et le conduisirent avec tous les honneurs militaires jusqu’au lieu de son incinération, les plus heureux étant ceux des soldats qui portaient le lit funéraire. D’autres soldats s’approchaient à genoux pour baiser qui sa plaie, qui ses mains ; d’autres encore, qui ne pouvaient s’approcher, le saluaient dévotieusement de loin. D’autres enfin se tuèrent devant le bûcher dès que l’on y eût mis le feu (…) » (Plutarque).

 La mort d’Othon, un peu avant ses 37 ans et au terme de 95 jours de règne, ne régla pas pour autant la guerre civile qui devait encore durer huit mois, le temps nécessaire pour le général Vespasien de s’inviter dans la danse, de revenir de Palestine et de liquider le flasque et cruel Vitellius, instaurant la dynastie brillante des Flaviens. L’ « Année des Quatre Empereurs » (Galba, Othon, Vitellius, Vespasien) se refermait avec un retour de la Pax Romana. Sous les Flaviens et les Antonins, l’éphémère empereur Othon dérouta les historiens, qui se trouvaient confrontés avec à un personnage atypique, ne rentrant pas dans leurs grilles très binaires. Car dans ce corps quelque peu ingrat, sous sa moumoute et ses falballas de grande « folle », et en dépit d’un niveau moral souvent digne du caniveau, s’étaient trouvés réunis les qualités d’un vrai dirigeant et le cœur ferme d’un vieux Romain des temps héroïques. Pas facile à avaler pour un Tacite ou un Plutarque[2], et pourtant ainsi fut Othon !

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Denier de Vespasien

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En guise de post-scriptum : en regardant le profil d’Othon sur ses deniers, avec ses cheveux soigneusement ondulés, je me suis toujours surpris à siffloter les premières notes de la musique du Parrain, tellement cette coupe de cheveux (ou de perruque) me faisait penser au style capillaire de certains mafiosi des années 1930, gomina incluse. A titre de preuve, voici une comparaison entre notre éphémère empereur romain et un célèbre roi (de la pègre), Salvatore Luciana, dit Lucky Luciano (1897-1962), le deuxième capo di tutti capi de la Mafia américaine. « Etonnant, non ? », aurait conclu le regretté Monsieur Cyclopède.

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Empereur romain vs. roi de la pègre italo-américain

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[1] Othon, denier d’argent, janvier-février 69. A/ : IMP M OTHO CAESAR AVG TR P (Imperator Marcus Otho Cæsar Augustus Tribunicia Potestate) ; R/ : SECVRITAS P R (Securitas Populi Romani). Ce type, ne portant pas la marque du grand pontificat, est antérieur au 9 mars 69. La première émission a été frappée entre la fin janvier et le début février de l’année 69. Le revers est symptomatique d’une grande période de crise : la Sécurité du peuple romain est exaltée à un moment où othon se retrouve isolé avant sa confrontation avec Vitellius. Les exemplaires de la première émission semblent plus rares que ceux de la seconde émission (qui vit la disparition du prænomen Marcus dans la titulature et qui commence en février pour se terminer le 9 mars 69). Indice de rareté : R2.

[2] En revanche, Pierre Corneille trouva le sujet assez fascinant pour lui consacrer une tragédie, Othon, représentée pour la première fois à Fontainebleau devant la Cour en août 1664, puis en l’Hôtel de Bourgogne le 5 novembre 1664 (édition originale en 1665). Dans cette pièce, le dramaturge a employé l’habituel lexique héroïque, mais en y injectant une bonne dose d’hypocrisie et de mesquinerie de cour et de pouvoir : un texte à (re)lire !

Publié dans : 2/ Numismatique | le 4 janvier, 2016 |1 Commentaire »

MELANGES TIRES D’UNE PETITE BIBLIOTHEQUE (7)

TAMBOURS ET TROMPETTES : V’LÀ LES FANFARES !

Chambéry, 1613. Il sort des presses de Louis Du Four, très officiel « Imprimeur de S. A. [le duc de Savoie]»[1], un petit ouvrage en prose et vers doté d’un assez ridicule titre à rallonge : Les Fanfares et courvees abbadesques des Roule-Bontemps de la haute & basse Coquaigne, & dependances. Comme toutes les impressions savoyardes, le volume est des plus rares, mais cet ouvrage se réclame également par la bizarrerie et l’intérêt cocasse de son contenu, par le mystère qui entoure toujours son auteur et enfin par la manière dont il fut « redécouvert » au XIXe siècle et propulsé, un peu par hasard, au rang de  véritable mythe de la bibliophilie moderne. Trouvé dans un carton de vieux bouquins, entre un tome dépareillé des Sermons de Bourdaloue et un bréviaire XIXe à l’usage d’Annecy, l’un des dix exemplaires connus a trouvé refuge dans ma bibliothèque, il y a maintenant près de quinze ans : bonne occasion de présenter quelques éléments sur ces « merles blancs » légendaires !

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Le dixième exemplaire connu, découvert en 2001

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 I. Une aimable fantaisie littéraire « made in Savoie »

Petit in-octavo de [VIII]-168 pages, l’œuvre s’ouvre, dans la grande tradition du temps, sur une dédicace de l’ « auteur » à une éminente personnalité locale, en l’occurrence Pierre Favier, conseiller ducal et avocat général au Souverain Sénat de Savoie (cour de justice suprême). Le propos est pourtant moins que sérieux ! Mélange de textes souvent burlesques en vers et en prose, le recueil constitue un bon exemple de ces ouvrages populaires de veine rabelaisienne, le prétexte et le thème directeur étant le Carnaval, par excellence fête des fols et de tous les renversements des valeurs. Les divers textes démontrent une bonne connaissance et une grande pratique de la littérature burlesque du temps, ces livres dits « de hautle gresse » : la scène de dispute des philosophes semble par exemple tirée du Moyen de parvenir, dont la première édition parut en 1610. Sans présenter le détail de l’ensemble des onze textes[2], voici quelques éléments sur les plus importants :

-          les « Extraits des archives de la basoche de rovle-bontemps, et sentence définitive contre sieur Carnaval, & execution d’icelle » (pp. 13-39). Sous la forme d’un procès burlesque en vers, c’est le traditionnel affrontement du sévère Carême contre le festif Carnaval qui est mis en scène, les deux adversaires avançant l’un après l’autre leurs arguments. Ainsi donc, dans les « Extraits des archives… », le joyeux Carnaval passe une fois encore en jugement, assisté de ses avocats, « bouchers, cuy-tripières, marmitons & goulus taverniers (…), gens de feu, gens de pot, de broche, de couteaux, de grille, de lardoir, se rangeant au rooleau » (pp. 13-14). Son accusateur : « Quaresme efflanqué » à la « maigre mine » (p. 14) qui, tel un procureur, tonne contre les abus et débauches de Carnaval, infractions contre « la loy De Ventre, Digestis Edendo, forgée en s’abbreuvant du tiltre Bibendo » (p. 35). C’est l’application de l’anti-hédonisme par excellence : « Pourquoy tant mignarder notre charnel phantosme, ce nain petry de boue & le jouet du fort, ceste feuille à tout vent, c’est l’ombre de la mort, [un] sepulchre portatif (…) » (p.30). La peine sera sévère : une « quarantaine » en cellule chez les Chartreux que l’auteur semble considérer comme les séides vivants du sévère Carême (rappelons en effet que l’ordre cartusien était sans doute l’un des plus sévères et rigoristes qui soient). On peut donc retrouver dans ces textes savoyards de nombreux indices du style rabelaisien. Ainsi, l’utilisation de nombreuses accumulations et anaphores (voir les pages 7/8/9 avec le terme « vieille » et l’accumulation des cuisiniers des pages 13-14). Ou encore la présence de fausses indications bibliographiques, détournement et usage parodique des connaissances humanistes que l’on recontrait déjà chez Rabelais : « septième livre des histoires du sieur Merlus de Cocquayaz, oracle des historiographes » (p.45 : selon Gustave Brunet, il faut y reconnaître le nom de Merlin Coccaie, pseudonyme employé par Folengo pour mettre à jour l’Histoire macaronique) ; « Galien & Aristote, au livre des grosses et grasses Morales, I. chapitre chapitrant » (p. 95) ; « Cicéron, au livre cinquième de sa divination, section première du fromage à 24 sols la livre » (id.) ;  « l’abbé Martial, en son traité des universaux & catégories drolatiques, & des individus vagans de l’Abbaye, au feuillet raté, livre premier, chapitre second, en son enten-trois » (p. 168).

-          l’Apologie problematiquement carnavalisée, de la bonne filette Zophire, sur le dialogue fuyant (pp. 45-94). Ce texte en prose nous décrit la rencontre au sommet des plus grands philosophes, penseurs et littérateurs de l’Antiquité gréco-latine, pour une sorte de colloque qui leur permet de confronter les doctrines et théories. On croise donc, sans respect pour la chronologie, Diogène et Lucien (p. 47), Platon, Euripide, Démocrite, Héraclite, Socrate (p. 54), Pline second, Empédocle, Pythagore, Aristippe, Thalès (p. 55-57), et quantité d’autres auteurs de même pointure. C’est surtout l’occasion de tourner en dérision les « philosophes » et de se moquer des querelles spécieuses qui opposent souvent les grands esprits sur les sujets les plus futiles, ce qui donne lieu à des passages assez savoureux. Cela débute par « mille & mille intrigues de questions », dans une sorte d’ « escrime » oratoire et rhétorique de plus en plus violente : « [il y avait un] qui vouloit gager dix escus que les couleurs n’estoient point couleur. […] Et pour cinq sols qu’il est dedans, et pour cinq sols qu’il est dehors, comme au jeu des Bohémiens. Sur ce venoit un tiers enchérisseur, disant, et pour dix sols, qu’il n’était ni dedans, ni dehors ». Pour finir, les humeurs s’exacerbent : «  En façon que leur paffion augmentée à fe chamailler par arguments, il fallut pour conclufion employer la Dialectique de Zenon (qu’estoit le poing ferré) & l’appliquer à la figure de Ferio en donnant une bonne gormade à fon compaignon. Et ailleurs, on vint à fe fervir de la figure Barbara, empoignant la grande barbe philofophique de fon adverfaire ; d’autres fe fervirent de la figure Barroca & sauterent à une grosse barre qu’il y avoit près de la porte pour en frotter les oreilles de leur homme, pour luy reveiller la memoire […] Quant une quinzaine de philofophes eurent commencé l’efcarmouche, les autres fe vont reffouvenir de leur axione philofophique : Qui n’a point de cholère, n’a point d’esprit […]. Le plus gros danger estoit pour les pauvres Stoiciens, qui n’osoient violer leur précepte : Que le fage ne fe doit efmouvoir que rien ne luy arrive : tellement que quand on les tarabuftoit & teftonnoit, ils ne faisoient que ioindre les efpaules, fans fe remuer de leur place » (pp. 62-63).

-          le « Dialogue en rithme françoise et savoisienne » (pp. 95-144). Cette sorte de saynète savoureuse et haute en couleurs s’organise en six mouvements (prologue, quatre actes, épilogue) et fait  intervenir six comédiens : un narrateur pour le prologue et l’épilogue, Naïde et Glaurinde, deux commères et voisines, Zophyre, la chambrière de Glaurinde, et enfin Damon et Phillis, voisins de Glaurinde. Comme dans bien des comédies (de Molière à Marivaux), le ressort de la pièce tourne autour d’une lettre d’amour égarée. La lettre était envoyée par Naïde, une « Amazone » qui avait consenti à se rendre aux feux de l’amour, et qui est plus qu’ennuyée de ce fâcheux contretemps… On retrouve les ingrédients habituels à ce type de pièce comique : le serviteur idiot qui égare la lettre ; l’amie et voisine de bon conseil (Glaurinde) ; et surtout la servante au verbe coloré, Zophyre, « qui fut certainement une grand-tante des Marton et des Dorine » (A. Despine).

D’origine modeste, cette soubrette versifie, pour moitié, dans son patois savoyard natal. Et c’est ce qui fait toute l’importance de cette pièce, l’œuvre la plus essentielle du recueil : grâce à elle, une fenêtre s’ouvre sur la langue savoyarde du début du XVIIe siècle, idiome qui, comme tous les parlers provinciaux, n’a que très rarement été conservé à l’écrit. D’après Alphonse Despine[3], le patois en question était employé « dans les environs d’Annecy » et les répliques de Zophyre de « beaucoup d’expressions locales, de nombreux reflets des préjugés populaires (…) et de ces crudités si familières au patois ». Bref, « le langage populaire est [ici] fidèlement reproduit ». Notons au passage dans la bouche de Naïde, parlant des propos rassurants de sa chambrière, qui renvoient au titre même du livre : « Cela n’est rien qu’une fanfare / Pour amuser petits enfans (…) » (p. 108). La pièce semble en tout cas avoir été jouée, si l’on en croit une allusion dans un autre passage, au contenu philosopho-scatologique[4].

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Une mystérieuse gravure (exemplaire Méjanes)

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Imprimé sur un papier grossier, l’ouvrage ne se réclame certes pas par un art typographique exceptionnel : des frises, fleurons et bandeaux typographiques fort simples composent la majeure partie de l’ornementation des pages, avec quelques lettrines (parfois historiées) déjà bien usagées. Mais, et ce n’est pas la moindre des bizarreries du volume, une planche étonnante, manifestement gravée sur cuivre pour l’occasion, a également été employée. La jugeant « sans intérêt comme art » et « sans aucun rapport avec les diverses pièces du recueil » (selon Gustave Brunet), les sources anciennes (ou moins anciennes) ont souvent livrées des descriptions approximatives de cette illustration[5].

En réalité, le titre de cette gravure, « EXEQVVTION DE LA SENTENCE », est des plus explicites et se rapporte évidemment au jugement et à la condamnation du bonhomme Carnaval, prononcée dans la pièce déjà décrite, dans laquelle on lit d’ailleurs clairement : « […] sera sa personne vanée par les quatre Vertus à tous les carrefours » (p.36). On retrouve sur la gravure ces quatre Vertus, personnifiées sous les traits de femmes à demi-vêtues, drapées à l’antique, à savoir : 1/ la Justice (avec les vers « Je tranche Jufte et distribue / En temps a lame sa repeüe »), 2/ la Force (« En palme je resiste au poids / de mon terrestre contrepoids »), 3/ la Prudence (« Je mesure avec ce compas / les deux confins de mõ trepas »), et 4/ la Tempérance (« Je donne aux appetiz le mord / pour frustrer un pire remord »). Les quatre Vertus sont munies de leur attribut : l’épée pour la Justice, la palme pour la Force, un compas pour la Prudence, enfin un mors et des rênes pour la Tempérance. La Prudence utilise son compas pour déterminer notre sort post-mortem, la mort étant symbolisée par un crâne : à équidistance, se trouvent le Paradis et l’Enfer. Au centre, enfin, sur un drap, un linceul, tenu aux coins par nos quatre Vertus, se trouve allongé le corps nu d’un homme, portant une moustache de la Henri IV, selon la mode du début XVIIe siècle : Carnaval. Il semble toutefois vouloir saisir ou montrer de la main droite l’épée de Justice, et, surtout, il désigne clairement de l’index gauche l’alternative « Paradis / Enfer », située juste au dessous de lui. L’allégorie morale semble assez évidente, sans avoir besoin de supposer des «  figures hiéroglyphiques chères à Nicolas Flamel » (comme le toujours enthousiaste bibliographe Paul Lacroix le supposait).

Le style du graveur n’est certes pas de grande qualité et l’on peut comprendre les réticences des bibliographes du XIXe siècle : on est loin d’une figure bien léchée de Eisen ! Mais on retrouve les naïvetés (le dessin simpliste du crâne), les archaïsmes et maladresses (anatomie des Vertus) de la gravure populaire du début du XVIIe siècle. Enfin, dernier point, mais non des moindres, un « détail » oublié par la plupart des sources (hormis l’érudit Alfred Dupré, auteur d’une brillante notice sur les Fanfares parue dans le Bulletin du Bibliophile[6]) : la signature « C. Simonet » se lit dans le coin inférieur droit (est-elle celle du graveur ou de l’auteur des vers : attendu que toutes les pièces du recueil sont anonymes, je penche plutôt pour l’artiste).

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II. « I.P.A. » : 150 ans de fantasmes bibliographiques sur l’auteur mystère

L’anonymat le plus absolu règne donc sur cet ouvrage : auteur principal, auteurs des vers encomiastiques, tous se sont dissimulés derrière des initiales. La page de titre, comme la signature de l’épître dédicatoire, présente l’auteur comme « I. P. A. ». Bien des bibliographes ont voulu présenter leur théorie, sans jamais parvenir à convaincre.

Le premier fut sans doute Paul Lacroix, le célèbre « Bibliophile Jacob », dans la notice qu’il donna sur l’ouvrage dans le catalogue de la bibliothèque dramatique Soleinne[7]. Pour le bibliographe, pas de doute : ces initiales étaient celles d’un poète bien attesté du temps, Jean Prévost, qui commit quatre tragédies bourrées de références à son autre passion, l’alchimie. Or, Lacroix voyait beaucoup de références alchimiques dans Les Fanfares : d’après lui, « ce volume burlesque indique à chaque instant un adepte de la philosophie hermétique ». « I. P. A. » signifiait donc « Iean Prevost Alchimiste », CQFD ! Deux problèmes : 1/ la lecture de ces textes montrent surtout une philosophie de la dérision et de la déconne, plus qu’une quelconque recherche sérieuse de la « philosophie par le feu », 2/ Prévost (dont je donnerai un jour la description des œuvres très rares de 1618, qui sont quelque part sur mes rayons), était Poitevin… Par quel mystérieux concours de circonstance serait-il venu faire imprimer des œuvres à Chambéry (où il n’a sans doute jamais mis les pieds) et, surtout, comment cet homme de l’Ouest aurait-il acquis une aussi bonne maîtrise du patois de la région annécienne ? Car, comme le fait remarquer Gustave Brunet, « seul un enfant des montagnes placées entre la France et l’Italie pouvait manier [aussi bien] l’idiome savoyard ».

 Pourtant, dès 1860, pour l’érudit savoyard Alphonse Despine, l’auteur ne pouvait être qu’ « un abbé attitré qui ne souleva le voile de l’anonyme seulement par les initiales I.P.A. ». C’était prendre un peu trop à la lettre les termes de la préface, mais il y avait de l’idée. A la fin du XIXe siècle, les bibliographes G. Brunet ou Barbier[8] parlaient gentiment d’« hypothèse bien contestable » à propos de l’idée de Lacroix… Mais en bibliographie, rien ne meurt ou ne se perd jamais vraiment, ce qui explique que des théories ou des affirmations un peu légères persistent encore vaillamment cent ou cent cinquante ans après leur impression… Aussi bien des catalogues contemporains, jusqu’à celui de la British Library, utilisent encore le nom de Prévost, tout en reconnaissant une « attribution douteuse » ou « improbable ».

 En 1880, dans sa longue notice sur l’exemplaire Chaponay-Béhague[9], Emile Picot avait plus clairement mis les pieds dans le plat, en déclarant : « [Lacroix s’est] étrangement mépris [quant au thème hermétique] et ne paraît pas voir été mieux inspiré en regardant les initiales I.P.A. comme celles de Jean Prévost (…) ». « Plus prudent », Picot se garda d’avancer une identification, remarquant d’ailleurs à juste titre l’avertissement donné par un quatrain :

« Qui voudra le nom deviner

De ce truchement d’abaye,

Faut qu’il prenne avant que disner

Trois pilules de prophetie ».

Alors qu’en est-il de ce prétendu abbé et de son curieux monastère ? N’oublions pas que le recueil est placé, dès le départ, sous le signe de la farce et des faux-semblants carnavalesques. Si abbaye il y a, elle fut plutôt de Thélème et l’on peut tenter de dresser un portrait-robot de ce singulier  abbé « pour de rire ».

Vu sa maîtrise du patois local, on peut penser que notre auteur anonyme était sans aucun doute savoyard, peut-être même originaire de la région annécienne (ce qui expliqerait peut-être le « A » final, souvent réservé, dans ce genre d’acronyme, à la provenance géographique). Il semble par ailleurs bien connaître le conseiller ducal et sénateur Favier : le texte liminaire, sous les flatteries habituelles, semble en effet laisser percer les mots et le ton d’un familier. Cette même préface le dit par ailleurs plus coutumier de propos et de littérature sérieuses que burlesques. Les références livresques prouvent qu’il s’agissait d’un personnage cultivé, connaissant la littérature antique, maîtrisant le jargon du style juridique, mais lisant aussi des opuscules burlesques (on note d’évidentes réminiscences du Moyen de parvenir, des Bigarrures de Tabourot – dont il cite le personnage du « sieur Gaulard » -, ou de l’Histoire macaronique de Folengo). D’après ces indices, on pourrait donc voir en I.P.A. un clerc savoyard, sans doute un juriste (avocat ou juge), siégeant peut-être au Sénat de Savoie, mais plus vraisemblablement dans une cour d’importance inférieure, doté d’une solide formation classique, mais resté ouvert à la culture populaire : il serait intéressant de voir si d’autres ouvrages chambériens de la même époque, aux auteurs connus, présentent ces critères.  Picot concluait déjà, pour sa part, que « les Fanfares [étaient] l’œuvre d’un des « facteurs », d’un des poètes ordinaires de la Bazoche de Chambéry ».

Mais qu’était cette « Bazoche » ? Ni plus, ni moins qu’une association de juristes joyeux drilles. Dans de nombreuses villes de parlement (cours de justice) existaient de telles réunions corporatistes depuis le Moyen Age (par exemple Aix-en-Provence, Poitiers ou Dijon), qui avaient leurs rites, leurs célébrations, leurs grades, et souvent leurs productions littéraires. A Chambéry, l’Abbaye de la Bazoche remontait, de façon certaine, au moins au début du XVe siècle : organisatrice de nombreuses réjouissances et productions théâtrales (elle monta plusieurs mystères religieux à Chambéry, mais aussi à Saint-Jean-de-Maurienne ou Modane), son rayonnement et sa puissance étaient dignes d’un véritable grand établissement monastique. Aidée financièrement par la Cour ducale et les diverses Chambres, elle « s’arrogeait même le droit de percevoir un impôt sur les veufs ou veuves qui se remariaient ». Notons d’ailleurs que la dédicace est adressée à un haut magistrat, sans doute pour le remercier de sa protection envers l’institution et ses privilèges. Cette confrérie de clercs, qui s’intitulaient eux-mêmes les « Roule-Bontemps de l’Abbaye de la Bazoche », organisaient aussi des jeux populaires, des charivaris, brocards bien dans l’esprit carnavalesque[10].

Cet arrière-plan associatif, mais aussi la variété de tons des onze pièces du recueil ont donc parfois amené une autre hypothèse : celle d’un ouvrage collectif. L’idée était d’abord venue à Edouard Rahir, qui voyait dans cette œuvre « une compilation facétieuse due à des basochiens savoyards »[11]. Beaucoup plus récemment, après avoir considérée « sans vraisemblance » la vieille hypothèse de Lacroix, le bibliographe Jean-Paul Laroche envisageait les Fanfares comme un ouvrage collectif, « publié  sous l’égide d’une confrérie de bazochiens »[12].

Peut-on trancher la question ? Sans doute pas. Dès 1860, Gustave Brunet avait reconnu « voir sans solution » la question de l’auteur, proposant « ce petit mystère littéraire » à la sagacité d’un membre de l’Académie de Savoie : il n’y eut, semble-t-il, pas d’écho, ce qui laisse toujours le problème entier. Et cela n’ôte rien au talent du ou des auteurs de ce recueil. Ainsi, Alfred Dupré n’avait, à juste titre, pas tari d’éloges sur cette production, « facétie spirituelle, contenant, malgré la trivialité du style, pour ainsi dire obligatoire dans les pièces de ce genre, des pensées fines ou philosophique, des idées franchement comiques et parfois des passages vraiment poétiques ».

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III. Alors Nodier vint : le triomphe des Fanfares

Lacroix, les deux Brunet, Barbier, Rahir, Picot, … La fine-fleur des géants classiques de la bibliographie s’est intéressée, et longuement, à ce petit livre chambérien[13], devenu un livre mythique dans le monde des bibliophiles. Tout vient (une fois encore) de Charles Nodier (1780-1844), grand bibliophile, bibliographe, découvreur de livres oubliés … et spécialiste du marketing !

Voilà comment tout a commencé, d’après les propres dires de Nodier. En janvier 1829, lors d’une « vente obscure » organisée à Paris dans la salle Sylvestre (le Drouot de l’époque), est présenté un exemplaire « en mauvais état » du livre chambérien. Notre homme de lettres l’achète pour 20 francs et l’apporte tout de suite à son relieur attitré, Joseph Thouvenin (1791-1834), l’un des « papes » de la reliure parisienne sous la Restauration. Nodier lui demanda de laver l’exemplaire, de casser la reliure ancienne (argh !) et d’établir le volume dans le goût de ce décor compliqué en usage à la fin XVIe – début XVIIe siècle, où des compartiments géométriques chargés de rinceaux dorés s’organisaient autour d’un ovale central. Ainsi fut fait. Mais quelques mois plus tard (car les relieurs travaillaient alors avec une célérité devenue aussi rare que les livres confiés), Nodier, qui devait marier sa fille (et éponger des dettes), dut mettre en vente une partie de sa bibliothèque. Bien montées en sauce, les Fanfares constituèrent un des clous de la vente : le catalogue (écrit par Nodier : on n’est jamais mieux servi…) ne présentait-il pas l’ouvrage comme un « livre des plus singuliers, des plus bizarres que nous ayons jamais vus, et que nous croyons d’une extrême rareté »[14] ? Et le tout dans une reliure constituant « un véritable chef-d’œuvre de l’habile Thouvenin »…

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Extrait du catalogue de la vente Nodier (1830)

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Laissons la parole à Nodier pour expliquer, quelques années après les faits, le carton atteint par le volume et le phénomène de mode qu’il créa : « [parmi mes livres] se trouva un volume facétieux et fort rare, intitulé : Fanfares et Courvées abbadesques des Roule-Bontemps de la Basse-Coquaigne [sic], qui malheureusement ne fait plus et ne fera probablement jamais partie de ma bibliothèque. Je jouis quelques mois de ce nouveau bijou, et puis je me décidai à le vendre avec une grande partie de mes livres, pour me procurer le seul moyen possible d’en acheter d’autres. Son apparition dans la salle de vente produisit plus d’effets que je ne me l’étois promis moi-même, et le somptueux bouquin, tiré de la foule par la magnificence de son habit, comme tant de parvenus célèbres, s’éleva du modeste maximum de vingt francs qu’il avoit à grand’peine atteint jusque-là, au prix énorme de cinq cents francs qu’il n’obtiendroit sans doute plus. C’est donc du livre des Fanfares que procède le nom de la dorure à la fanfare, dont il est fait aujourd’hui très honorable mention dans les catalogues, et j’ai rapporté cette anecdote telle quelle pour épargner des tortures aux Saumaises futurs, si jamais les catalogues ont des Saumaises »[15].

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Exemplaire de Charles Nodier, avec la fameuse reliure de Thouvenin

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Et voilà comment, la « reliure à la fanfare », ces type et style superbes de décoration de reliure (l’un des sommets de cet art en France, notamment par les mains des Eve, et de leurs imitateurs), gagna, à partir du pastiche confectionné par Thouvenin, son nom, aujourd’hui devenu conventionnel, mais créé entièrement a posteriori[16].

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 IV. Ex bibliotheca … : petit recensement des exemplaires connus

Suite à cette redécouverte en fanfare, le livre, jusqu’alors inconnu, bénéficia d’une importante publicité. Outre les bibliophiles, les savants et bibliographes s’en mêlèrent. En 1860, le livre entre dans « le Brunet », avec une très copieuse notice, car « l’importance qu’il s’est acquise dans ces derniers temps nous détermine à en donner une description détaillée » (dixit le « pape des bibliographes »). Trois ans plus tard, en 1863 (tout juste 250 ans après l’édition chambérienne), grâce aux efforts de l’autre Brunet (Gustave), une « réimpression textuelle » était donnée, afin de tirer «  de l’obscurité qui l’enveloppe » cet ouvrage « d’une extrême rareté », dont « il n’avait été donné qu’à une demi-douzaine de curieux de le placer sur les rayons de leur cabinet ». Imprimée chez l’éditeur parisien Jules Gay , cette réédition ne connut toutefois qu’un tirage limité : seulement 100 exemplaires numérotés (et j’ai mis pas mal de temps à pouvoir en trouver un !)[17].

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Moins rare, mais quand même : l’un des 100 ex. de la réédition de 1863

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La réputation de rareté proverbiale du livre est-elle justifiée ? On sait que Nodier n’a pas hésité parfois à « faire mousser » ses livres en accentuant un peu les adjectifs laudateurs ou en soulignant à plaisir leur caractère peu commun. Dans sa notice du Manuel du libraire, Jacques-Charles Brunet relevait déjà, outre celui de Nodier, deux autres exemplaires piochés dans d’anciens catalogues : ceux de Gaignat et du duc de La Vallière. Puis l’autre Brunet, dans son introduction à la réédition, porta ce nombre à cinq. Depuis 1863, quelques exemplaires se sont rajoutés, mais assez peu finalement. A ma connaissance, dix exemplaires sont aujourd’hui recensables (l’astérisque après le chiffre indique ceux que j’ai pu avoir en main et consulter). Six se trouvent en collections publiques :

1/ Bibliothèque nationale de France, Paris : Rés. Ye-3215 (ex-collection Falconet, entrée à la Bibliothèque royale en 1763). Reliure de l’époque, en parchemin. Incomplet de la gravure.

2/ Bibliothèque nationale de France, Paris : Rés. Ye-3216 (achat en 1860, après être passé par les bibliothèques Gaignat [vente 1764], Bignon [vente en 1837] et Solar [vente en 1860]). Maroquin vert du XVIIIe siècle. Complet de la gravure.

3/ Musée du Petit-Palais, Paris : Fonds Dutuit, L. Dut. 529 (l’exemplaire Nodier, ensuite passé dans la bibliothèque du duc de Rivoli, du prince d’Essling [vente en 1839], de Lacarelle [vente en 1847], puis d’Eugène Dutuit, qui légua sa collection au Petit-Palais). Reliure pastiche de maroquin bleu orné « à la fanfare » (Thouvenin). Complet de la gravure.

4/ Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence : Fonds ancien, C.1091 (provient du fonds originel du marquis de Méjanes). Reliure de l’époque, en parchemin souple. Complet de la gravure.

5*/ Bibliothèque municipale de Chambéry : Rés. A 000.668.001 (achat en 2004, ancien exemplaire duc de La Vallière [1784] ; Soleinne [1844] ; Léon Téchener [1889] ; Librairie Dupré ; comte François de Salverte [1998] ; Librairie Chamonal [2002]). Reliure de maroquin rouge, dos lisse orné à la grotesque (reliure du XVIIIe siècle, attribuable à Padeloup). Complet de la gravure.

6/ British Library, Londres : C.57.b.13 (provient là encore du fonds originel du British Museum : l’exemplaire est déjà cité dans le catalogue établi en 1813, sous l’ancienne cote 1073.e.26(1.)). Reliure de basane marron, avec double filet doré sur les plats (atelier du BM, fin XIXe s.). Complet de la gravure.

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Exemplaire La Vallière

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Quant aux quatre exemplaires encore en mains privées, voici quelques éléments sur leur parcours (les dates renvoient aux apparitions dans les catalogues de vente de ces collections, je ne donne pas tous les détails et références, un peu fastidieux) :

7*/ Exemplaire Académie des Sciences (Lyon) [XVIIIe s.] ; Jean-Louis Coste (de Lyon) [1854] ; comte de Chaponais [1863] ; comte Octave de Béhague ; Georges Heilbrun ; Henry Arthur Johnstone [v. 1899] ; Claude Guérin [1990] ; Librairie Pierre Berès [1995] ; Librairie Bredford [2005] ; Vente Sotheby’s , Londres [2009] ; Jean A. Bonna (Genève)[18]. Reliure de maroquin rouge, dos à nerfs et plats richement ornés (Trautz-Bauzonnet), sur commande de Chaponais (qui voulait remplacer un veau modeste, peut-être d’époque ?).

8*/ Exemplaire Andres Roure (Barcelone) ; Librairie Lardanchet (Paris) [1979] ; Roger Budin (Genève) ; Librairie Quentin (Genève) ; A*** M*** (Savoie). Reliure de maroquin citron, avec dos à nerfs et plats richement ornés (Hardy). Complet de la gravure.

9/ Exemplaire Librairie Galantaris (Paris, cat. 1977, n° 73) : semble toujours en mains privées. Veau brun (reliure du XVIIe siècle). Incomplet de la gravure.

10*/ Exemplaire ND (achat en 2001). Reliure de l’époque, en parchemin souple. Incomplet de la gravure.

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Exemplaire Roure/Budin/M***

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Tirée sur un feuillet séparé, la gravure sur cuivre a été, la plupart du temps, placée entre les pages 40 (blanche) et 41 (début de Palinodie de l’Amant), autrement dit entre les cahiers signés C et D. La gravure regarde normalement l’incipit de la Palinodie. Je dis « la plupart du temps » et « normalement », car la place de cette gravure varie d’un exemplaire à l’autre, ce qu’avait bien relevé Alfred Dupré dans le Bulletin du bibliophile. Dans l’exemplaire Nodier, c’est sans doute Thouvenin, au moment du lavage et de la reliure, qui déplaça la gravure pour la remonter en guise de frontispice. L’exemplaire de Chambéry (olim La Vallière) présente quant à lui une très curieuse variante : la gravure occupe en effet la page 40 (normalement blanche) et s’y trouve imprimée à l’envers ! Mon exemplaire fait donc malheureusement partie des trois volumes incomplets de cette planche volante, mais il présente en revanche l’intérêt d’être l’un des trois encore conservés « dans son jus », tout à fait complet du texte et impeccable dans son parchemin souple d’époque aussi solide que patiné et légèrement fripé, comme on aime ! En fait, quand je dis d’époque, ce n’est pas tout à fait vrai : ce parchemin est une charte réemployée, dont le début du texte, une fois le rabat déplié, présente encore la mention « (…) decimo quarto, Indicione septima, die vnesimaquarta, mensis Julli », ce qui permet de fixer sa rédaction au mardi 24 juillet 1414, sous le règne du bon comte (et bientôt duc) Amédée VIII de Savoie ! Les circonstances d’achat sont tout autant « du terroir », puisque ce volume attachant a été déniché en 2001 sur une sorte de vide-grenier dans la région de Régnier, auprès d’un broc’ bien du cru qui me l’avait fait payer « cher » (500 francs, l’équivalent de 75 euros…) parce que « c’était vieux et du coin » !!! Cela fait partie des quelques coups de chance qu’on pouvait encore avoir au début des années 2000.

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Charte de 1416 employée comme reliure

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En dehors de ce remploi, nulle marque de provenance, prestigieuse ou autre, sur ce volume, si ce n’est quelques quelques essais de plume sur les gardes et, inscrit à la mine de plomb, ce credo naïf et touchant d’un des premiers lecteurs du livre :

Vive le Roy

Vive la Foy

Vive ma maistresse et moy


Remerciements :

Ma gratitude aux conservateurs ayant répondu en 2001-2003 au jeune étudiant bibliophile que j’étais : M. Jean-Marc Chatelain (BnF, réserve des livres rares), Mlle M. Allard (Bibliothèque Méjane) et M. Desmond Mc Ternan (British Library, réserve des livres anciens français). Merci également au collectionneur A*** M***, qui m’a permis d’examiner son exemplaire chez un libraire de nos amis, en octobre 2003.  Enfin et surtout, merci à Jean-Marc Chatelain et Jacques Quentin, grands traqueurs de livres rares devant l’Eternel, de m’avoir fait découvrir en 2009 l’exemplaire n° 9, qui m’était jusqu’alors inconnu, et de m’avoir signalé quelques étapes supplémentaires dans le parcours des autres.

Notes :

[1] Sur la dynastie chambérienne des imprimeurs Du Four, voir notamment Auguste Dufour et François Rabut, L’Imprimerie, les imprimeurs et les libraires en Savoie du XVe au XIXe siècle,  Chambéry, 1877 [Slatkine Reprints, Genève, 1998], pp. 74 sqq.

[2] Voici la table complète des pièces contenues dans ce recueil :

  • pages 1 à 11 : Paradoxe poétique et discours facétieux du courtisan avanturier. Pamphilades, à la damoiselle Glifterion. La pièce est en vers et la page 12 est laissée blanche.
  • pages 13 à 39 : Extraits des archives de la basoche de rovle-bontemps, et sentence définitive contre sieur Carnaval, & execution d’icelle. C’est l’affrontement traditionnel du sévère Carême contre Carnaval, dans un procès burlesque, les deux adversaires avançant l’un après l’autre leurs arguments. La page 40 est laissée blanche. Texte en vers.
  • pages 41 à 43 : Palinodie de l’Amant, à l’imitation d’Ovide en son Elegie des Amours. Il s’agit d’une poésie élégiaque, au ton enflammé.
  • page 44 : Chanson. Petit poème élégiaque d’un amant à sa maîtresse qui l’accuse à tort d’inconstance.
  • pages 45 à 94 : Apologie problematiquement carnavalisée, de la bonne filette Zophire, sur le dialogue fuyant. Texte en prose.
  • pages 95 à 144 : Dialogue en rithme françoise et savoisienne. C’est un dialogue théâtral, alliant le français et le patois savoyard dans un mélange assez savoureux et haut en couleurs… Il fait intervenir six comédiens : un narrateur pour le prologue et l’épilogue, Naïde et Glaurinde, deux commères et voisines, Zophyre, la chambrière de Glaurinde, et enfin Damon et Phillis, voisins de Glaurinde. Texte en vers.
  • pages 145 à 153 : Cartel de M.D.L.G.D.M. pour le Capitaine des Egyptiens, ou Sarrazins.
  • pages 154 à 158 : Cartel de M.L.M.D.C.L. pour le Capitaine des Egyptiens, ou Sarrazins.
  • pages 159 à 160 : Cartel aux Dames et deux autres cartels.
  • pages 161 à 167 : Cartel à M.C.D.L.C. Pour les trois Déesses.
  • page 168 : Grâce faite à Zoïle. Petit texte en vers contre un ennemi : « Mais fi des coups ainfi trompeurs / Sa gorge contre moy defferre : / Les meteores & vapeurs / de mon cul luy feront la guerre »…

[3] Alphonse Despine, « Recherches sur les poésies en dialecte savoyard », dans la Revue Savoisienne, 6e année, Annecy, Académie florimontane, février 1865, n° 2, p. 13.

[4] « Quelque honnête homme, présent au Dialogue qu’on jouait des Commères ou de Zophire, croyant sous le rire des spectateurs de pouvoir faire glisser quelques soupirs de sa Cornemuse, & donner passe-port à un joli petit pet bien troussé. Le bon-homme, par la mauvaise foi & lacheté de son traître cul, chia dans ses chausses tout amplement. Par ce gros solécisme, ou équivoque casuel de Logique, sa Cornemuse montrait bien là qu’elle n’avait pas été à l’école de Vives pour organiser les pets scientifiquement & musicalement, quand il prit le fausset pour le basson, [ce] qui ne laissa pas de gagner le superius du nez des assistants […] » (fin de l’ « Apologie problematiquement carnavalisée, de la bonne filette Zophire, sur le dialogue fuyant », p. 91).

[5] En 1860, la notice du Manuel du libraire de Jacques-Charles Brunet nous la présente comme une « gravure singulière où sont personnifiés le Paradis et l’Enfer », description d’ailleurs reprise telle quelle par les experts d’une vente publique en décembre 1990 pour leur catalogue. Dans sa préface à la réédition du livre en 1863, Gustave Brunet nous donnait lui comme sujet « une homme berné par quatre personnages : la Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance », notant aussi les deux vers accompagnant chacun de ces personnages. Notons, par ailleurs, que Gustave Brunet, jugeant cette planche « sans intérêt comme art » et « sans aucun rapport avec les diverses pièces du recueil », n’avait pas jugé bon de la reproduire dans cette réédition… Ces deux descriptions, incomplètes et fautives, mais facilement accessibles, ont toutefois été reprises, depuis le XIXe siècle, par toutes les bibliographies et tous les catalogues,  alors que l’article paru dès 1889 dans le Bulletin du Bibliophile avait déjà donnée une très exacte description de cette gravure. Bien sûr, les bibliographes ont souvent dû travailler, faute de mieux, sur des renseignements de seconde main, des descriptions plus ou moins bonnes fournies par les libraires, sans qu’il aient pu eux-même examiner les volumes, souvent en collections privées. Mais on s’explique quant même difficilement comment, en 1990 encore, des experts, ayant le volume entre les mains, en soient restés à la description originelle donnée par J.-C. Brunet…

[6] Alfred Dupré, « Bibliographie d’un amateur : description et analyse de livres rares et curieux », dans Bulletin du Bibliophile, 1889, pp. 528-560. Les Fanfares est le cinquième et dernier livre examiné cette année-là et il a droit à l’article le plus long et le plus détaillé (description donnée d’après l’exemplaire olim La Vallière).

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[7] Paul Lacroix, Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, Paris, 1843, tome I, p. 200, n° 957.

[8] Antoine-Alexandre Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1869 (3e éd.), tome II, col. 431 (dans une petite notice concernant la réimpression de 1863 et l’identité de l’auteur).

[9] Bulletin de la librairie Damascène Morgand, Paris, novembre 1880, pp. 473-476, n° 6702.

[10] La Bibliothèque Mmnicipale de Grenoble conserve d’ailleurs un manuscrit contenant le texte rimé d’un de ces charivaris : cet ouvrage est l’un des très rare témoignage de ces manifestations, tout comme les Fanfares, « une des rares productions des anciens bazochiens que nous possédions », selon l’anonyme A.D.

[11] Edouard Rahir, La Bibliothèque de l’amateur, Paris, Lefrançois, 1924, p. 422.

[12] Jean-Paul Laroche, Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle, tome XXI (Rhône-Alpes II : Annecy, Chambéry, Melphe) (« Bibliotheca Bibliographica Aureliana », CLIII), Baden-Baden, Editions Valentin Koerner, 1996, pp. 65-66.

[13] Jacques-Charles Brunet, Manuel du libraire et de l’amateur de livres anciens, Paris, Didot, 1860, tome II, colonnes 1176-1177 (d’après l’exemplaire Nodier, semble-t-il) ; Jean-Georges Graesse, Trésor de livres rares et précieux, Dresde, Kuntze, 1861, tome II, p. 550 (notice reprise du Brunet) ; F.-C. Lonchamp, Manuel du Bibliophile Français, Paris/Lausanne, Librairie des Bibliophiles, s.d., tome II (« Répertoire alphabétique des ouvrages les plus estimés »), volume 1, pp. 156-157 ; Alexandre Cioranescu, Bibliographie de la littérature française du XVII e siècle, Genève, Slatkine Reprints, 1994, tome III, p. 1652 ; Roméo Arbour, L’Ere baroque en France – Répertoire chronologique des éditions de textes littéraires : première partie (1585 – 1615), Genève, Droz, 1977, tome II, p. 338.

[14] Catalogue des livres curieux, rares et précieux … composant la bibliothèque de M. Ch. Nodier, Paris, Merlin, 1829, p. 86, n° 596.

[15] Charles Nodier, Description raisonné d’une jolie collection de livres, Paris, Téchener, 1844, p. 140.

[16] Sur l’origine du nom « reliure à la fanfare », voir : Henri Beraldi, La Reliure du XIXe siècle, Paris, Conquet, 1895, tome I, pp. 109-114 (Beraldi évoque cet exemplaire Nodier et sa reliure, ainsi que l’estime, excessive selon l’auteur, qu’il s’attira par la suite) ; Roger Devauchelle, La Reliure en France de ses origines à nos jours, Paris, Rousseau-Girard, 1960), tome II, pp. 163-164), ; et bien entendu les incontournables travaux de G.D. Hobson, Les Reliures à la fanfare, Londres, Chiswick, 1935 (pour la première édition) ou Amsterdam, 1970 (éd. revue et augmentée).

[17] Paris, chez Jules Gay, 1863, in-12, de a-l et 176 pp. Relié en demi-maroquin vert avec dos à nerfs (V. Champs), cet exemplaire porte le n° 45. Beaucoup sont en collections publiques : Bibliothèque nationale de France, Bibliothèques municipales de Chambéry (n°68) et de Nancy, British Library, Bibliothèque du Congrès, Bibliothèques des universités d’Oxford (n° 2), de Yale et de Colombus Ohio State University, pour n’en citer que quelques-unes.

[18] Vérène de Diesbach-Soultrait, Six siècles de littérature française – XVIIe siècle [Collection Bonna], Genève, Droz, 2010, tome I, pp. 126-127, n° 103.

Publié dans : 1/ Bibliophilie, Poésie, XVIIe siècle | le 28 décembre, 2015 |6 Commentaires »

MELANGES TIRES D’UNE PETITE BIBLIOTHEQUE (6)

ALLER A LA POSTE, ALEAS POSTAUX

« Mais comment se fait-ce, je n’ai pas reçu votre dernier carton d’invitation ? Bon, il est vrai que j’ai changé d’adresse… Comment, vous ne le saviez pas ?  », « J’ai passé commande de votre beau catalogue il y a deux jours et je n’ai toujours rien reçu », « Alors figurez-vous que je me suis inscrit en ligne et que votre newsletter ne me parvient jamais, jamais, jamais ! Ah, la boîte à spams ? C’est quoi ? », etc.

Si nous pouvions obtenir un franc à chaque fois que ces phrases nous sont sorties, nul doute que la Fondation Bodmer pourrait acquérir, chaque année, un manuscrit médiéval ou au minimum un bel incunable. C’est sans aucun doute le lot de chaque institution muséale ou culturelle. Parfois c’est justifié, souvent c’est exagéré, et la numérisation des flux ne semble pas avoir changé grand-chose (qui dit « envoi en nombre » dit « arrivée dans les spams », mais allez expliquer cela…).

Pour se rassurer, il faut se dire que les plus grands acteurs de la culture se sont ainsi fait taper sur les doigts par le passé, les éditeurs en tout premier lieu. En voici deux petits exemples tirés de mes rayons, concernant :

1/ Léon Vanier (1847-1896), l’éditeur de Verlaine, mais aussi des plus grands poètes symbolistes et modernes (Rimbaud, Mallarmé, Laforgue, Moréas, etc.),

2/ son aîné Alphonse Lemerre (1838-1912), l’éditeur historique du mouvement parnassien (Gautier, Banville, Leconte de Lisle, Coppée, Heredia, le jeune Verlaine à ses débuts), mais aussi de grands romanciers du temps (Barbey d’Aurevilly, Daudet, Flaubert, Anatole France, Goncourt, etc.).

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I.              Moréas vs. Vanier : un injuste agacement (1891)

Né à Athènes sous le nom (un peu compliqué) de Ioannis Papadiamantopoulos, le poète Jean Moréas (1856-1910) est le plus français des auteurs grecs. Fixé définitivement à Paris dès 1880, il se distingua comme créateur non pas d’un, mais de deux mouvements littéraires : le symbolisme (qui se démarqua en 1886 des écoles parnassienne et décadentiste), puis l’école romane (à partir de 1902).  Après deux recueils d’inspiration verlainienne (Les Syrtes et les Cantilènes, en 1884 et 1886), Moréas livra ses premiers poèmes purement symbolistes dans un volume intitulé Le Pèlerin passionné, publié par Vanier en 1891. C’est justement à propos de la diffusion de ce recueil qui Moréas, mécontent des expéditions, écrivit ce courrier énervé à son éditeur.

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« Samedi [25 janvier 1891]. Mon cher Vanier, Bertal-Graivil [journaliste et critique] que je rencontre me dit n’avoir pas reçu le Pèlerin. Je redoute d’autres cas pareils. Soyons sérieux, je vous prie. Votre Jean Moréas »

Comme toujours consciencieux dans le traitement de sa correspondance, Vanier a inscrit au crayon, au bas de la lettre : « Réclamation injustifiée, Bertal-Graivil ayant reçu son volume en son temps. V. ». Et pan sur le bec !

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Moréas2

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II.           D’un malheur peut sortir un bien : exemple avec un Heredia (1893)

Le second exemple concerne également un poète d’origine étrangère : l’Hispano-cubain José-Maria de Heredia (1842-1905), l’un des papes du Parnasse, reçu à l’Académie en 1894. Paru l’année précédente aux éditions Lemerre, son unique recueil de poèmes, Les Trophées, contient 118 sonnets ciselés avec amour durant des années et qui demeurent l’un des hauts sommets de la poésie du XIXe siècle.  A la sortie de ce recueil, d’abord en format in-8°, puis peu après en format in-12, Heredia avait bien entendu fait envoyer quelques exemplaires d’auteur rehaussés d’envois amicaux (je garde en réserve quelques-uns d’entre eux pour un billet spécial Heredia). Parmi ces envois, effectués par la maison Lemerre, un volume était destiné au comte Maurice de Fleury (1860-1931), un médecin très proche des milieux littéraires et des poètes de son temps. Il faut dire que le bon docteur, élève de Charcot, était un spécialiste des maladies nerveuses et mentales… Autant être proche de ses potentiels clients ! J Auteur lui-même d’études sur le sommeil, l’insomnie, l’épuisement nerveux, mais aussi d’un recueil de contes et de biographies, il fut un ami proche de Zola (qu’il renseigna pour « Le Docteur Pascal ») et surtout de Huysmans.

Là intervint le problème. Dans la folie des emballages et des envois, l’exemplaire promis fut envoyé à un autre destinataire qui se manifesta auprès de l’auteur. Réagissant comme une chatte qui aurait perdu ses petits, Heredia écrivit alors au docteur de Fleury pour essayer de s’y retrouver, d’où la lettre en question, au ton un brin catastrophé :

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 « Mon cher Fleury, Avez-vous reçu les Trophées que je vous ai adressés il y a un mois ? Avez-vous l’ex. de Loti ? Loti m’écrit qu’il a le vôtre. Faut-il vous le faire renvoyer ? Quel gâchis ! Cordialement vôtre, JM de Heredia. Ce 20 avril [1893] ».

Heureusement, tout finit par rentrer dans l’ordre et Maurice de Fleury put récupérer son exemplaire, enrichi non seulement de l’envoi amical de Heredia, mais aussi d’un mot d’excuses du destinataire erroné : « Je demande pardon à Mr. Maurice de Fleury d’avoir coupé les pages de ce livre, Pierre Loti ». Nul doute que le docteur bibliophile se soit plutôt réjoui de l’aventure qui lui permettait d’obtenir un livre revêtu des autographes de deux des plus grands auteurs de son temps !

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Conclusion : les erreurs d’envoi peuvent aussi avoir du bon !

Publié dans : 1/ Bibliophilie, Autographes, Poésie, XIXe siècle | le 20 décembre, 2015 |2 Commentaires »

MELANGES TIRES D’UNE PETITE BIBLIOTHEQUE (5)

UN LIVRE POUR DEUX FRERES

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L’EXEMPLAIRE ARNAULD

DE L’EDITION ORIGINALE DES PENSEES DE PASCAL

(1670)

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             Monument de la littérature classique française, œuvre philosophique majeure, les Pensées de Pascal sont, depuis toujours, un ouvrage particulièrement recherché des bibliophiles, un de ces quelques titres mythiques que tout collectionneur rêve, tôt ou tard, de posséder. Dans mon cas, cela s’est accompagné d’une de ces belles histoires bibliophiliques, le coup de chance et la découverte d’un « merle blanc », comme en rêve chaque collectionneur.

             Revenons en arrière d’une douzaine d’années. En février 2003, en pleine préparation de l’agrég’, j’épluche quand même régulièrement les premiers sites de librairies en ligne. Parcourant la longue liste proposée par un bouquiniste nouvellement établi dans le Sud-Ouest, je tombe sur une laconique notice : « Pascal, Pensées, Paris, 1670. Veau d’époque. Inscriptions manuscrites » (sic). Le prix étant modique (vraiment très modique) et conforme à mes moyens estudiantins (autrement dit encore gérable dans mon perpétuel découvert bancaire), je pose une sorte de « pari pascalien » : si c’est une édition originale, tant mieux ; si ce volume ne l’est pas, j’aurai toujours une contrefaçon dans l’année de l’originale. Deux semaines plus tard, le volume arrive et c’est le jackpot : non seulement le volume est bien l’édition originale, avec tous ses critères, mais la découverte des « inscriptions manuscrites » me donne un coup au cœur… Vous allez comprendre pourquoi…

I. La question bibliographique de l’édition originale :

             Mais revenons tout d’abord sur la question de l’édition originale des Pensées, un dossier de longue haleine. Les bibliographes de la fin du XIXe siècle, et tout spécialement Jules Le Petit, ont éclairci les derniers mystères qui entouraient la question de la véritable « originale », en corrigeant l’erreur, reprise par Jacques-Charles Brunet dans son fameux Manuel du libraire et de l’amateur de livres anciens, qui faisait de l’édition de 334 pages la première parue. Il est depuis établi que la véritable première édition fut bien celle de 365 pages, précédées de XLI feuillets préliminaires non chiffrées (comprenant le titre et un feuillet pour le privilège et les errata), avec dix feuillets non chiffrés de table[1].

             Par ailleurs, Le Petit avait été l’un des premiers à signaler la découverte stupéfiante réalisée par un certain M. Salacroux, dans les années 1860. Ce « chineur » avait en effet découvert, coincé parmi les volumes d’une boîte de bouquiniste des quais de Seine, un exemplaire très étrange des Pensées qui présentait la date « M. DC. LXIX » sur sa page de titre et qui était dépourvu des feuillets préliminaires contenant les approbations ecclésiastiques. L’hypothèse en général avancée est que cet exemplaire faisait partie d’un pré-tirage, en nombre très restreint, destiné aux proches de Pascal, ainsi qu’aux censeurs et aux familiers de l’archevêque de Paris, Hardouin de Pérefixe. Ce volume, alors considéré comme un unicum, fut vendu 100 francs-or à la Bibliothèque Impériale et fait aujourd’hui partie des collections de la Bibliothèque nationale de France, sous la cote Rés. D-21374. Un second exemplaire a depuis lors fait surface.

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Pensées de 1669

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II. L’édition originale et quelques rares exemplaires de provenances prestigieuses :

             Bien avant ces recherches bibliographiques sur des « questions obscures et délicates » (pour reprendre les termes de Gustave Brunet), cette première édition avait figuré, preuve de sa bonne réception, dans de nombreuses grandes bibliothèques de l’époque. Quelques lecteurs contemporains fortunés n’avaient d’ailleurs pas hésité à faire recouvrir leur exemplaire d’un riche maroquin (ces exemplaires de luxe restant toutefois d’une grande rareté)[2]. La Bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand possède ainsi, relié en maroquin rouge de l’époque, l’exemplaire au chiffre d’Armand-Charles de La Porte, duc de La Meilleraye et de Rethelois-Mazarin, époux d’Hortense Mancini, une des nièces de Mazarin. Une lettre autographe de cette dernière a d’ailleurs été rajoutée au volume[3].

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Pensées aux armes 1

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          Manuscrits ou sous forme de vignettes gravées, les ex-libris qui ornent encore les gardes de certains exemplaires de l’édition originale des Pensées, sont tout autant de preuves matérielles permettant l’identification de ces propriétaires originels. Par ce biais, quelques exemplaires, rendus exceptionnels par l’identité de leurs premiers possesseurs, ont été peu à peu reconnus et recensés par les chercheurs et bibliographes. Le plus célèbre est sans doute l’exemplaire personnel de Pierre-Daniel Huet, l’érudit évêque d’Avranches. Découvert au milieu du XIXe siècle par le fameux collectionneur Rochebilière, le volume figura à sa vente, en 1882, sous le numéro 119[4]. Muni de l’ex-libris gravé du prélat, dont les armes ont également été frappées à chaud sur les plats, l’exemplaire comporte de très nombreuses notes marginales de la main de Huet, fruits de sa lecture attentive et critique de l’œuvre. Sur les dernières gardes, entre autres observations, l’évêque indiqua d’ailleurs assez sévèrement : « Dans tout cet ouvrage, il n’y presque rien de nouveau que l’expression, le tour et la disposition »… Ce volume, particulièrement précieux, fut acquis par la Bibliothèque nationale où il est aujourd’hui conservé dans la réserve des livres rares, sous la cote D-21375.

             D’autres volumes furent propriété de personnes plus impliqués dans le jansénisme et, à ce titre, plus proches de Pascal. La Bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand possède ainsi un exemplaire présentant un ex-dono manuscrit signé Périer (soit Florin Périer, soit l’abbé Louis Périer, le propre neveu de Pascal, qui se chargea d’ailleurs de collecter et de mettre en forme les notes éparses de son oncle, pour former l’œuvre ensuite publiée sous le titre de Pensées de M. Pascal sur la religion et quelques autres sujets)[5]. Autre propriétaire étroitement lié à Pascal : le précepteur des deux plus jeunes neveux de l’auteur, Rebergues, dont la signature a été retrouvée sur un autre exemplaire de l’édition originale des Pensées[6].

III. Une provenance exceptionnelle : les Pensées des frères Arnauld

             Revenons-en à présent à l’exemplaire qui arriva entre mes mains en février 2003. Doté de bonnes marges (159 x 90 mm) et revêtu d’un très traditionnel veau d’époque (dos à cinq nerfs orné de fleurons dorés, tranches mouchetées rouges), le volume présentait deux ex-libris manuscrits, l’un directement sur le titre, l’autre sur le contre-plat inférieur. Et nul besoin d’être un expert de l’histoire du jansénisme français pour connaître le nom de la famille Arnauld…

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Ex-libris Arnauld (page de titre)

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             Au bas de la page de titre s’affichait en effet la signature « Arnauld », clairement identifiable comme étant celle d’Antoine Arnauld (1612-1694), le « Grand Arnauld », autrement dit le maître à penser du jansénisme en France, mais aussi de Pascal lui-même. Au-delà de son activité de théologien (qui lui valut les foudres de Louis XIV et l’exil), de logicien et de penseur de la philosophie du langage (on lui doit, entre autres, une Grammaire générale et raisonnée en 1660 et sa fameuse Logique de port-Royal en 1662), Arnauld fut un des plus proches amis de Pascal, mais aussi son confesseur et son directeur de conscience. C’est d’ailleurs sous son inspiration que Pascal entreprit la rédaction de ses Lettres provinciales en 1656, au moment de l’exclusion d’Arnauld de la Sorbonne. Malgré la brouille qui les éloigna en 1661, un an avant la mort de Pascal (ce dernier estimait trop tiède la réaction d’Arnauld face aux persécutions royales), on retrouve Arnauld au nombre des penseurs chargés de l’examen et de la publication posthume des notes de Pascal, en 1668-1669 : à ce titre, il est l’un des pères de la première édition des Pensées publiée en 1670.

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Signatures frères Arnauld

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Le « Grand Arnauld » avait, en général, l’habitude de faire figurer son nom complet sur ses livres, du moins les in-folios ou les in-quartos : c’est sans doute le manque de place qui l’empêcha de le faire dans le cas présent, comme pour l’autre volume in-12 figurant dans ma collection. Identique à une signature apposée sur un document de 1677 (reproduit ci-dessus), cet ex-libris a été clairement identifié par les prof. Jean Mesnard (Sorbonne) et Dominique Descotes (Université de Clermont-Ferrand), autorités en ce qui concerne Pascal et Port-Royal.

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Ex-libris Arnauld (contre-garde)

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             La découverte du second ex-libris manuscrit, au contre-plat, fut l’occasion d’un autre coup au cœur. Cette fois-ci, c’est la signature du propre frère aîné du « Grand Arnauld » qui s’étalait : Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674). Homme de cour, il s’était retiré en 1646 à Port-Royal, où sa fille Angélique était déjà religieuse. Il y mena une vie retirée, se consacrant à l’écriture : il publia notamment une traduction des Vies des Pères du Désert, mais écrivit aussi un Journal et des Mémoires. La place de son ex-libris, à la fin du volume, est inhabituelle et peut surprendre, mais il semble qu’inscrire son nom aux dernières pages de ses livres ait été une habitude d’Arnauld d’Andilly.

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Ex-libris Arnauld (BNF)

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En effet, les deux volumes de la Bibliothèque nationale de France qui comportent sa signature présentent la même particularité, comme cette dernière page, reproduite ci-dessus, de la table du De la Vida del picaro Guzman de Alfarache, roman de Mateo Aleman imprimé à Burgos en 1619, et ayant fait partie de la bibliothèque d’Arnauld d’Andilly[7]. Malheureusement, il n’existe aucune mention des Pensées et, à plus forte raison, de son propre exemplaire, dans les œuvres ou la correspondance d’Arnauld d’Andilly…

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frères Arnauld

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                    Cet exemplaire exceptionnel de l’édition originale des Pensées appartint donc à la fois à la bibliothèque du « Grand Arnauld » et à celle de son frère aîné, Robert Arnauld d’Andilly : un livre pour deux frères. Mais dans quel ordre et quelles circonstances ? Essayons de mener l’enquête. Robert Arnauld d’Andilly meurt en 1674, et son frère ne reprend le chemin de l’exil (dans les Flandres, puis aux Pays-Bas) qu’en 1679. Antoine Arnauld  doit donc avoir reçu ce volume dans la succession de son frère, puis l’avoir abandonné en France cinq ans plus tard, lors de son départ précipité et définitif. Cela coïncide d’ailleurs avec les quelques éléments connus sur le sort de la bibliothèque du Grand Arnauld. En effet, à la différence de certains des autres «Messieurs » forcés à l’exil, Antoine Arnauld n’emporta pas même une partie de sa bibliothèque dans son voyage : peut-être par choix (comment pouvait-il supposer que son départ serait en fait définitif ?), mais sans doute également contraint par les circonstances, il laissa l’intégralité de ses livres sous la garde d’un certain M. Hamelin, un dépôt qui devait, au début, être envisagé comme temporaire. Mais, au bout de quelques années, ce fidèle finit par se trouver embarassé par tous ces volumes, ce que révèle une lettre d’Arnauld à Mme de Fontpertuis, en date du 4 avril 1688 : « On m’a mandé diverses fois que M. Hamelin se plaint qu’on lui laisse si longtemps mes livres (…) ». Et, pour résoudre cette situation, Arnauld fut finalement forcé d’envisager la division de sa bibliothèque en plusieurs lots confiés à ses amis : « J’ai donc pensé de les partager à trois ou quatre (…) »[8]. On ne sait toutefois si ce projet fut effectivement réalisé. Quoiqu’il en soit, l’exil d’Arnauld n’empêchait pas ses livres de servir régulièrement, compulsés, voire empruntés par nombre de ses proches. Et, comme toujours dans semblable situation, certains volumes emportés ne revinrent jamais à leur emplacement initial ! On signale ainsi, dès cette époque, des livres d’Arnauld chez Cl. de Sainte-Marthe ou chez les Périer[9]. Arnauld n’ignorait d’ailleurs pas le fait, puisque, dans la même lettre à Mme de Fontpertuis, il évoquait avec quelque amertume ces « emprunts » indélicats : « C’a été un peu la faute de M. Thomas [Pierre Thomas du Fossé, mort en 1698, qui avait par ailleurs reçu par testament la propriété en usufruit de la bibliothèque d’Isaac-Louis Le Maistre de Sacy en 1684] qui n’eust pas le soin de fermer les tablettes à la clef »… Ce volume des  Pensées passa donc sans doute par l’une ou l’autre de ces bibliothèques, sans que l’on puisse malheureusement dire laquelle, en l’absence de tout autre ex-libris contemporain.

              Qu’advint-il ensuite du volume au XVIIIe siècle ? Là encore, absence d’indices qui puisse nous le faire découvrir. On ne peut relocaliser le volume que vers le début du siècle suivant, à Uzès : il comporte en effet, collé en haut du premier contre-plat (et par-dessus une indication manuscrite de prix, semble-t-il), une vignette ex-libris au nom d’un certain F. Larnac, habitant de cette ville. Par sa typographie et son style, cet ex-libris gravé semble dater du début du XIXe siècle. Le livre ne comporte malheureusement plus d’autres marques de propriété, empêchant d’en retracer plus précisément le cheminement jusqu’à notre époque. Néanmoins, les quelques renseignements obtenus auprès du libraire au moment de son achat laissent penser qu’il resta dans les Cévennes jusqu’au début du XXIe siècle, oublié au sein d’une vieille bibliothèque familiale.

PS : le présent billet est en grande partie repris de mon article « Un livre pour deux frères : l’exemplaire Arnauld de l’édition originale des Pensées de Pascal », publié en mars 2005 dans la revue Courrier du Centre international Blaise Pascal (n° 26). Depuis lors, j’ai pu acquérir un autre exemplaire présentant cette double provenance, avec les mêmes ex-libris manuscrits aux mêmes positions : une édition des Lettres de feu M. de Balzac, à M. Conrart (Paris, Augustin Courbé, 1659, petit in-12). Nul doute que d’autres volumes puissent être retrouvés !


[1] Voir : Jacques-Charles Brunet, Manuel du libraire et de l’amateur de livres anciens, Paris, 1860, tome IV, col. 398 ; Gustave Brunet, Manuel du libraire et de l’amateur de lirves anciensSuppléments (1878), tome II, col. 167-169 ; Jules Le Petit, Bibliographie des principales éditions originales d’écrivains français du XVe siècle au XVIIIe siècle, Paris, 1885, pages 207-213.

[2] L’un de ces exemplaires, réglé et relié en plein maroquin rouge d’époque avec décor à la Du Seuil, est passé en vente en 1987, à Paris. Le texte était réglé, laissant penser à un volume de dédicace. Le volume avait appartenu, au XVIIIe siècle, à la bibliothèque du cardinal de Rohan qui y apposa son ex-libris gravé (voir catalogue Cinquante livres et autographes précieux provenant du cabinet d’un amateur, étude Ader-Picard-Tajan, 4 décembre 1987, hôtel Drouot, Paris). D’autres exemplaires en semblable reliure sont passés plus récemment sur le marché. Tout d’abord, un autre exemplaire, en plein maroquin rouge de l’époque avec décor à la Du Seuil, qui a suscité un prix record lors de la vente de la collection Ritman, chez Sotheby’s, à Londres (vente du 5 décembre 2001, n°117) : cet exemplaire avait auparavant appartenu à la collection Jacques Guérin, dispersée à Paris le 29 mars 1984. Et, tout dernièrement, la librairie Sourget, de Reims, proposait, dans son catalogue XXVI (printemps 2003), un exemplaire du premier tirage de la deuxième édition des Pensées en maroquin rouge à la Du Seuil (n°85), ainsi qu’un rare exemplaire de l’édition elzévirienne de 1677 relié en maroquin rouge aux armes et aux monogrammes couronnés du premier propriétaire, identifié comme le père Allard Le Roy, auteur d’un Compendium vitae B. Francisci de Borgia (n°89).

[3] Aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale et interuniversitaire de Clermont-Ferrand (Réserve, R-5596). Dans le courant du XXème siècle, et jusqu’à sa vente en 1990, il avait appartenu à la fameuse bibliothèque littéraire du marquis du Bourg de Bozas Chaix d’Est-Ange (vente des 27 et 28 juin 1990, Drouot-Montaigne).

[4] A. Claudin, Catalogue de la bibliothèque de M. Rochebilière, librairie Claudin, Paris, 1892, page 44 : « In-12 ; v. br. (…) Ce savant prélat a enrichi ce volume de réflexions et de jugements qu’il a écrits dans les marges. Ces annotations critiques sont inédites et rendent ce volume véritablement précieux. Le dernier feuillet de garde contient également des notes autographes de Huet. Hauteur des marges : 158 mm. [ce qui en fait l’exemplaire le plus grand de marges de tous ceux appartenant à la collection Rochebilière] ».

[5] Bibliothèque municipale et interuniversitaire de Clermont-Ferrand, Réserve, R-5612.

[6] Communication du prof. Jean Mesnard (octobre 2003).

[7] Bibliothèque nationale de France, Rés.-Y2-876. Renseignement et photographie aimablement transmis par M. Jean-Marc Chatelain, alors conservateur à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France.

[8] Dans Œuvres de M. A. Arnauld, Paris-Lausanne, 1775, tome III, page 187. Cité par Odette Barenne, Une grande bibliothèque de Port-Royal – Inventaire inédit de la bibliothèque de Isaac-Louis Le Maistre de Savy (7 avril 1684), Etudes Augustiniennes, Paris, 1985, page 13, note 11.

[9] Voir E. Jacques, Les années d’exil d’Antoine Arnauld, Louvain, 1976, page 434, note 85.

Publié dans : 1/ Bibliophilie, Autographes, XVIIe siècle | le 12 décembre, 2015 |Pas de Commentaires »

ROMANA MONETA (6)

VALENTINIEN II, UN EMPEREUR MARIONNETTE

Valentinien II silique recto

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Et voilà que m’arrive d’Angleterre une magnifique silique d’argent de Valentinien II, avec un très beau et fin portrait de ce souverain méconnu ! Officiellement, Flavius Valentinianus (371-392) demeura sur le trône impérial d’Occident entre 375 et 392. Belle longévité, me dira-t-on, en ces périodes de grande consommation de souverains ! Ces dix-sept ans de règne nominal cachent en réalité une histoire assez poignante, celle d’un enfant-roi manipulé tout au long de sa courte existence, à la fois marionnette et cible dans des jeux de puissants. Examinons ce règne comme une tragédie classique en cinq actes.

ACTE I : LA MERE. Valentinien II avait seulement quatre ans lorsque son père Valentinien, premier du nom et créateur de la dynastie, mourut d’un solide coup de sang, ayant été fort énervé par les malencontreuses paroles d’un ambassadeur quade venu présenter la soumission de son peuple. Nous étions en novembre 375 et Gratien, le fils aîné de l’empereur (né d’un premier lit), était bien loin (à Trèves). Les absents ayant toujours tort, les légions du Danube proclamèrent le rejeton impérial qu’ils avaient sous la main – une décision fortement stimulée, d’ailleurs, par la mère du bambin, Justine, qui était la seconde épouse de Valentinien Ier. Elle possédait toutefois une ascendance impériale (on la pense petite-nièce de Constantin Ier le Grand) et elle avait été mariée, en premières noces, à l’usurpateur Magnence (qui avait pourtant mal fini). En influençant le choix des légions, cette impératrice à poigne voulait garantir les intérêts de son fils face à l’héritier légitime, Gratien. Heureusement, ce dernier était bonne pâte et ne nuisit en rien à son jeune demi-frère. Il accepta même une partition de l’Empire d’Occident : lui garderait les Gaules, la (Grande-)Bretagne et l’Espagne ; Valentinien (enfin sa mère) aurait le contrôle de l’Italie, de l’Illyrie et de l’Afrique du nord.

ACTE II : L’USURPATEUR. En 383, Gratien fut détrôné et tué par un usurpateur venu de (Grande-)Bretagne, le général Magnus Maximus, qui prit la pourpre et se fit plus ou moins reconnaître par l’empereur d’Orient, Théodose. Justine parvint à maintenir un statu quo, mais sa foi arienne fut la cause d’un début d’une guerre de religion en Italie (le « Conflit des basiliques »). Menés par (saint) Ambroise, évêque de Milan, les chrétiens catholiques en appelèrent à Maximus qui, prétextant de les défendre, envahit l’Italie en 387. Valentinien et sa mère furent obligés de fuir leur capitale de Milan pour se réfugier à Constantinople auprès de Théodose. Comme ce dernier devait son trône à la dynastie valentinienne, on le pria d’intervenir contre l’usurpateur. Théodose accepta, mais à la condition que les deux réfugiés abjurent l’arianisme. Ce préalable accompli, il tint sa promesse et lança toutes les forces armées de l’Empire d’Orient contre l’Italie. Après une mémorable raclée reçue près de la rivière Save au printemps 388, Maximus fut assiégé dans Aquilée, fait prisonnier et décapité au mois d’août suivant.

ACTE III : LE BARBARE. Justine a-t-elle vu la victoire finale et son fils rétabli sur le trône d’Occident ? Ce n’est pas certain, car elle mourut cette même année. La régente disparue, il fallait un tuteur au jeune empereur. Le choix revenait au vainqueur du jour, Théodose, qui imposa aux côtés de Valentinien un de ses propres généraux barbares, le Franc Arbogast. Mais au lieu de jouer son rôle de protecteur et de mentor, le « magister militum » se mua bientôt en geôlier, maintenant le jeune souverain confiné dans le palais impérial de Vienne (cité gauloise promue capitale de l’Empire d’Occident). Les proches de l’empereur tentèrent bien de briser ce joug, mais en vain : Arbogast tua même de sa propre épée le meilleur ami de Valentinien, Harmonius, sur les marches du trône impérial. La crise atteignit son paroxysme, lorsque Valentinien voulut prendre la tête des légions des Gaules pour se rendre en Italie. Devant le refus insolent d’Arbogast, Valentinien tenta enfin de relever la tête, par un coup de force audacieux. En pleine audience publique, devant toute la Cour, il destitua officiellement le général rebelle de son commandement. Bien tenté, mais raté. Sans se démonter, le Franc aurait jeté un coup d’œil méprisant sur le décret, avant de le froisser et de balancer la boulette de parchemin au pied du trône, proclamant que personne n’avait plus le pouvoir de le limoger. Devant cet affront, le jeune souverain furieux aurait tiré son glaive pour frapper le séditieux, mais ses gardes du corps (mais étaient-ils encore bien à son service ?) l’en empêchèrent. Tout à sa rage, Valentinien écrivit dans la foulée à l’empereur Théodose et à l’évêque Ambroise pour se plaindre et réclamer leur soutien. Ambroise prit sur le champ la route de Vienne, mais il était déjà trop tard pour l’empereur.

 ACTE IV : LA FIN. Le 15 mai 392, les serviteurs de l’empereur retrouvèrent leur maître mort, pendu dans sa chambre du palais de Vienne. Il avait 21 ans. Selon Arbogast, bien entendu, l’empereur aurait fait une petite déprime qui se serait tragiquement conclue sur un suicide : ces jeunes gens sont si fragiles… Certains auteurs antiques acceptèrent cette version accommodante. Pour d’autres, il s’agissait en revanche d’un crime politique : les hommes de main d’Arbogast auraient étouffé l’empereur sous un oreiller, avant de le suspendre au plafond comme un vulgaire lustre. Escorté par ses sœurs Justa et Grata, le corps du défunt fut convoyé jusqu’à la nécropole familiale (sise dans l’église Saint-Laurent de Milan) et déposé dans un sarcophage de porphyre, juste à côté du tombeau de son demi-frère Gratien. Avec ce jeune homme s’éteignait la dynastie des Valentiniens.

ACTE V : EPILOGUE. Comment se déroula la succession ? Demeuré seul empereur, Théodose désigna son fils Arcadius pour occuper le trône d’Occident. Arbogast accepta tout d’abord cette nomination, avant de se dire que, finalement, le pouvoir était trop doux à exercer. Un Barbare ne pouvant porter la pourpre, il se choisit un homme de paille, un haut fonctionnaire impérial et professeur de rhétorique à Vienne, Eugenius, dont il fit un empereur. Cela déboucha bien sûr sur un nouveau conflit, mais nous aurons l’occasion d’y revenir (surtout quand j’aurai pu me procurer une silique d’Eugène, une monnaie diantrement rare, recherchée et chère, misère…).

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Valentinien II silique

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Publié dans : 2/ Numismatique | le 26 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

ROMANA MONETA (5)

DUR D’ÊTRE UN ENFANT ROI SOUS LES CESARS…

Diadumenien

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Les palais impériaux romains fourmillaient d’enfants au destin demeuré mal connu. Il était souvent tragique, à l’image de celui de leurs parents. Ainsi, la petite Julia Drusilia, la fille bien aimée de Caligula, ne survit-elle que quelques heures à l’assassinat de son père. Non seulement elle fut tuée dans des conditions terribles, mais son souvenir se ressentit de la « damnatio memoriae » de l’empereur : voulant forcer le trait de la folie de famille, Suétone la présenta même comme un petit monstre, prétendant qu’elle attaquait et griffait les yeux de ses petits compagnons de jeux (à 14 mois !).

Diaduménien, Maxime, Valérien II, Salonin… Ils furent nombreux, ces petits princes, à connaître un sort funeste, surtout lorsqu’ils avaient été associés au pouvoir. Voici une petite galerie monétaire de ces garçonnets ou adolescents, nommés Césars et Princes de la Jeunesse par leur père, dans des tentatives (vaines) de créer une nouvelle lignée : ces rêves dynastiques sombraient le plus souvent au bout de quelques mois… Voir les légendes des images pour des biographies rapides !

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Diadumenien

DIADUMENIEN (208-218), fils de l’empereur Macrin.

Nommé césar au début du bref règne de son père (217-218), il dut fuir Antioche après la défaite de Macrin devant son concurrent Elagabal. Ses proches voulurent le faire passer en pays parthe, mais il fut rattrapé lors de la traversée de l’Euphrate et mis à mort.

Maxime césar

MAXIME (220-238), fils de l’empereur Maximin Ier (dit le Thrace).

Nommé césar par son père vers 236, il se trouvait à ses côtés lors du siège d’Aquilée deux ans plus tard, lorsque leur propre garde prétorienne, trouvant plus d’intérêt à rallier les usurpateurs Balbin et Pupien, se retourna contre eux et les massacra.

valerien II

VALERIEN II (v. 240-257), fils aîné de l’empereur Gallien.

Envoyé par son père en 253 comme césar sur le « limes » de l’Illyrie, pour symboliser le pouvoir impérial à des légions frontalières toujours promptes à se soulever, il mourut mystérieusement à Sirmium en 257. Les soupçons se portèrent sur son aide de camp, le général Ingenuus, qui, de fait, se révolta peu après, avec le soutien de ses soldats.

salonin II

SALONIN (v. 242-260), fils cadet de l’empereur Gallien.
Fait césar en 258, il fut envoyé par son père en Gaule, afin d’y représenter la famille impériale. Sous la tutelle d’un préfet du prétoire nommé Silvanus, il résidait à Cologne, afin de surveiller le « limes » rhénan. Pour avoir privé les légions de butin, ils durent affronter la colère des soldats qui les assiègèrent. Débordé par plusieurs guerres ou rébellions à travers l’Empire, Gallien envoya le titre d’auguste à son fils, mais pas de renforts. Salonin et son précepteur furent tués lorsque la ville tomba en juillet 260. Le général des légions gauloises, Postumus, prit le pouvoir, le titre d’auguste et créa l’Empire des Gaules, qui devait durer une quinzaine d’années.
tetricus II
TETRICUS II (v. 260 ? – apr. 274), fils de l’empereur gaulois Tétricus Ier.
Nommé césar en 273 par son père, un sénateur gaulois, gouveneur de la Gaule Aquitaine, qui ramassa la pourpre et fut le dernier souverain de l’éphémère Empire des Gaules. Plus politiques que leurs prédécesseurs, ils surent la partie perdue lorsque l’empereur légitime, Aurélien, passa les Alpes avec ses légions. Après quelques négociations secrètes et un simulacre de bataille près de Châlons-sur-Saône (pour l’honneur), ils rendirent les armes et obtinrent la vie sauve. S’ils durent en passer par l’humiliation de figurer dans le défilé de victoire d’Aurélien, ils furent ensuite comblés d’honneur, gardant leur rang sénatorial et des postes de gouveneur de province. L’un des seuls exemples de règne se terminant bien !
crispus
CRISPUS (v. 305-326), fils de l’empereur Constantin Ier.
Fait césar en 317, plusieurs fois consul, il remporta plusieurs victoires militaires décisives sur le Francs, les Alamans, ainsi qu’une bataille navale contre l’usurpateur Licinius. En dépit des services rendus, il fut executé sur ordre de son père. Les raisons évoquées sont variées : 1/ Constantin aurait pris ombrage de ces succès et de l’influence de son fils sur les légions ; 2/ Crispus aurait repoussé les avances de sa jeune belle-mère Fausta et celle-ci se serait plainte à son époux Constantin d’un viol imaginaire. Le mensonge n’aurait été découvert qu’après coup (et, de fait, Fausta fut exécutée quelques mois plus tard) ; 3/ Crispus, demeuré païen comme Fausta, aurait comploté à la chute de son père, forçant celui-ci à une réaction sans pitié…
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Publié dans : 2/ Numismatique | le 22 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

ROMANA MONETA (4)

DIDIUS JULIANUS, EMPEREUR D’UN JOUR

didus julianus

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Ahhh, elle est enfin arrivée sur mes plateaux ! Une monnaie hystériquement rare (indice R3 = rarissime) !!! Un denier d’argent de l’empereur Didius Julianus. Si vous le ne connaissez pas, soyez rassuré : vous n’êtes pas victime par anticipation de la réforme scélérate de Najat Vallaud-Belkacem contre notre beau patrimoine latin. En fait, personne ou presque ne le connaît, le pauvre n’a « régné » que du 28 mars au 1er juin 193, presque un record sous l’Empire romain (où l’on faisait pourtant une grande consommation de souverains) ! Sénateur, il avait été poussé par ses proches à prendre le pouvoir à Rome après l’assassinat de son tout aussi fugace prédécesseur, Pertinax (qui fut empereur du 1er janvier au 28 mars 193). Didius Julianus dut en fait acheter le trône aux prétoriens : 6’250 deniers pour chaque soldat de ces garnisons d’élite basées à Rome. Le scandale fut immense, le peuple mécontenté, les autres légions insatisfaites : trois usurpateurs se lévèrent à travers tout l’Empire et marchèrent sur Rome. Le premier arrivé, Septime Sévère (futur fondateur de la dynastie des Sévères), fit décapiter le pauvre Julianus qui demanda encore, la tête sur le billot : « mais qu’ai-je donc fait ? qui ai-je volé ? qui ai-je assassiné ? ». Preuve une fois de plus qu’il ne faut jamais mélanger affaires d’argent et affaires d’Etat !

Publié dans : 2/ Numismatique | le 22 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

ROMANA MONETA (3)

NERON ET SES DENIERS : UNE ÂME BIEN VILE…

Néron1

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En juin 68, devant la révolte initiée par le Sénat et certains puissants gouverneurs de province (en premier lieu, Galba), Néron mettait fin à ses jours. Demeuré aimé par le peuple pour sa politique « panem et circenses », mais haï par l’aristocratie sénatoriale, il fut frappé de « damnatio memoriae », origine de la « légende noire » du personnage. Pour autant, cette prescription fut peu suivie d’effets et les monnaies à l’effigie de Néron, par exemple, ne furent que très peu retirées de la circulation et refondues.

La réforme monétaire initiée par Néron en 64 avait fait passer le denier d’argent de 3,8 grs à 3,3 grs, mais avec un cours officiel maintenu : bon moyen de redresser les finances de l’Empire sur le dos de ses sujets ! Cet affaiblissement du poids du denier, ainsi que la guerre civile qui suivit la mort de Néron (69, l’année des quatre empereurs : Galba, Othon, Vitellius et Vespasien), favorisèrent le travail des faux-monnayeurs.

Dans ce cadre deux deniers néroniens viennent de rejoindre mes plateaux. Si le premier, belle monnaie sortie d’un atelier officiel, est constitué d’argent presque pur (90 %), le second est un vrai faux d’époque, ce qu’on nomme une pièce « fourrée », c’est-à-dire un noyau, plus exactement nommé « âme », en métal vil (bronze ou cuivre) revêtu d’un fin enrobage de métal noble (argent). Cette mince pellicule a ici « sauté » par endroits, révélant le métal sous-jacent, dont l’oxydation verte révèle bien la nature. Voilà vraiment une âme bien vile, même pour un Néron !

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Néron2

Vrai faux denier de Néron.

En deux endroits, la pellicule d’argent a sauté, révélant le bronze sous-jacent.

D’après l’oxydation, ces zones sont sans doute à l’air depuis longtemps.

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Publié dans : 2/ Numismatique | le 22 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

ROMANA MONETA (2)

VETRANIO, L’USURPATEUR QUI SURVECUT (PAR HASARD !)

Vetranio

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En ce milieu du IVe siècle, dans les soubresauts successionnels qui suivirent la mort de Constantin le Grand, il ne faisait pas bon porter la pourpre impériale, qu’on soit porphyrogénète (c’est-à-dire né d’un papa empereur) ou usurpateur. En fait, un seul de ces usurpateurs réussit à survivre dans ce panier de crabes, sans trop savoir comment d’ailleurs : un obscur général nommé VETRANIO.

Plantons le décor. En 337, les trois fils de Constantin avaient déjà fait le ménage au sein de la famille, éliminant scrupuleusement oncles et cousins (seuls le jeune Julien [futur Julien l'Apostat] et son frère Constance Galle furent épargnés). Puis les joyeux drilles se partagèrent l’Empire et commencèrent à s’écharper entre eux. Ne restaient en 350 que Constance II (en Orient) et Constant Ier (en Occident, où il avait liquidé en 340 son frère Constantin II, récupérant au passage les Gaules, la Bretagne et l’Hispani pour les ajoindre à son Italie).

Souverain fratricide, à la fois cruel et lâche, pressurant ses sujets d’impôts, Constant s’attira la haine général des Gaules. En janvier 350, le général des armées du Rhin, Magnence, fomente un coup d’état militaire à Autun (Augustodunum) et se fait acclamer comme empereur par ses troupes. Traqué, Constant doit fuir à travers toute la Gaule : rattrapé dans la petite cité d’Helena (Elne), aux pieds des Pyrénées, il est mis à mort sans pitié. En Orient, le frère du défunt, Constance II, est loin de le pleurer, mais il éprouve des sentiments partagés : d’un côté, on lui a épargné du boulot, mais d’un autre, c’est un parvenu, ancien esclave qui plus est, qui vient de poser son postérieur sur le trône d’Occident. Or, si les rois aiment en général s’écharper en famille, ils répugnent à voir le premier pékin venu participer à la curée ! Toutefois, il y a un problème dans l’immédiat : les Perses s’agitent sur les frontières orientales et Constance II ne peut abandonner ce front pour gagner l’Europe. Il faut donc trouver un moyen de temporiser… Paradoxalement, c’est une seconde usurpation qui va lui offrir cette chance.

En Illyrie, les légions du Danube, qui se sont également mutinées de leur côté, élisent empereur leur général, un vieux soldat originaire de Mésie (actuelle Serbie), sorti du rang et blanchi sous le harnois : VETRANIO. La propre soeur de Constance II, Constantia, cautionne l’acte, autant pour empêcher Magnence de s’emparer de tout l’Occident que pour embêter son seul frère survivant (qui avait fait d’elle une veuve en assassinant jadis son époux Hannibalien : quelle famille !). Constantia propose donc au soldat le rang (subalterne) de « César », mais Vetranio, qui se prend au jeu, endosse finalement la pourpe le 1er mars 350 en se bombarbant « Auguste ». L’Occident se retrouve ainsi avec deux usurpateurs à sa tête ! Et bientôt même trois quand un neveu oublié de Constantin Ier, nommé Népotien, se proclame empereur à Rome le 7 juin 350. Il ne parvient à se maintenir que 23 jours (presque le record absolu), avant de se faire dessouder par Magnence, descendu en quatrième vitesse en Italie pour lui régler son compte (30 juin 350).

Disposant de fortes et fidèles légions à la jointure des parties occidentale et orientale de l’Empire, jouant du coup le rôle de tampon entre Magnence et Constance II, Vetranio va être courtisé par les deux hommes. L’usurpateur va lui faire miroiter les avantages d’une alliance ; l’empereur légitime fait mine de reconnaître son accession au trône et lui envoie un diadème d’or (que Vetranio, jouant les modestes, refuse, préférant une simple couronne de lauriers).

Finalement libéré du péril perse par une trève conclue en urgence, Constance II (par ailleurs souverain fort apathique, sauf pour les querelles d’héritage et le règlement des usurpations) se tourne vers l’Europe et décide de traiter en premier lieu le cas de Vetranio, qui lui semble plus simple à traiter. Affirmant refuser l’idée d’un affrontement avec ce vieux et fidèle serviteur de l’État poussé à l’usurpation par les circonstances de ces temps malheureux (« Ô tempora ! Ô mores ! »), Constance lui propose carrément un partage de l’Empire, sujet grave et pointu ne pouvant être débattu que de vive voix, d’homme à homme. Des négociations sont donc lancées dans la ville de Serdica (Thrace), en vue d’une conférence au sommet. Vetranio est arrivé avec toutes ses légions, Constance n’est pour sa part entouré que d’une faible escorte et de ses secrétaires. Mais dans les coffres de ses fourgons, des montagnes d’or. Pendant des jours, cet argent arrose discrètement les officiers et les hommes de Vetranio. Et quand, le 25 décembre 350, les deux armées font leur jonction près de Naissus (Nish, actuelle Serbie) et que les souverains, ayant passé en revue les troupes, s’apprêtent à les haranguer depuis une estrade, les légionnaires de Vetranio acclament Constance comme seul et unique empereur. Alors qu’il pensait accéder au plus haut sommet de l’empire, le pauvre souverain-débutant perd tout en un instant : nul doute qu’il connaisse alors un grand et fort pénible moment de solitude, trahi et abandonné face devant quelques milliers de soldats en armes !

Lâché par tous ses partisans, Vetranio se voit dépouillé du diadème et de la cape de pourpre par Constance lui-même, directement sur l’estrade. Son règne n’aura duré que neuf mois. En revanche, cas exceptionnel (et sans doute pour des raisons politiques : Vetranio était encore populaire dans les légions), il lui est laissé la vie sauve, et même plus que cela : Constance l’envoie certes au loin, mais pas véritablement en exil, plutôt dans une forme de retraite dorée, aux frais de l’Etat, avec une confortable rente et dans un agréable domaine situé à Prusa (aujourd’hui Bursa, en Turquie). Vetranio y meurt paisiblement six ans plus tard.

Magnence, de son côté, ne bénéficia pas de la même mansuétude. Associé à son frère Décence (choisi comme César), il résista encore trois ans à Constance II en Gaule, avant de perdre l’ultime bataille de Mons Seleucus en 353. Les deux frères vaincus se suicidèrent pour échapper à la vindicte de leur ennemi. Quant à ce dernier, c’est une maladie qui l’emporta en 361, alors qu’il se rendait en Gaule pour y traiter une nouvelle usurpation : celle de son propre cousin, Julien l’Apostat (le dernier représentant des Constantiniens), qui lui succédera.

Constant Ier

L’empereur Constant Ier

Magnence

L’usurpateur Magnence, proclamé auguste en Gaule

Decence

Le césar Décence, frère de Magnence

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Publié dans : 2/ Numismatique | le 22 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »
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